DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

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Mercè
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DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

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Cette dissertation est tirée de:

ANALECTA JURIS PONTIFICII - CENT VINGT-SEPTIÈME LIVRAISON.
DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE SUR LA VENUE D ÉLIE PAR LE P. HOUBIGANT DE L’ORATOIRE

Cette livraison prend sa source dans:
Manuscrit français de la Bibliothèque nationale de Paris, n. 24,873, avec autographe d'Houbigant.

Courte biographie:
Houbigant, né à Paris en 1686, entra, en 1704, dans la Congrégation de l'Oratoire, et professa avec succès les belles-lettres et la philosophie. L’excès du tra­vail lui occasionna une surdité absolue; il se livra alors à l'étude de l’hébreu, et publia les Racines de la langue hébraïque, Paris, 1732. On a encore de lui : Prolegomena in Scripturam sacram, 2 vol. in-4°, 1746 ; Biblia hebraiea eum notis criticis, 4 vol. in-fol. 1753; Psalmorum versio vulgata et versio nova, 1755, et autres ouvrages. Il mourut en 1783.

Ndr: Cette dissertation est destiné à démontrer que la venue d'Elie de Thesbe au temps de la fin fait partie intégrante de la Révélation et par là, certaine et infaillible, contre les nombreux contradicteurs de l'époque, notamment protestant; mais également à réfuter ceux du parti de sa venue imminente, et donc de la venue de l'antéchrist suivi de la fin du monde. Ce travail du 18ème siècle en 2 parties nous délivre par plusieurs moyens l'enseignement constant de l'Eglise sur ce sujet.
Toujours d'actualité pour réfuter les erreurs (pas si modernes...) de notre temps, cet enseignement prend pour nous une dimension nouvelle depuis la réalisation de deux des trois signes principaux annonçant le temps de la fin, ainsi que de l'abomination de la désolation dans le lieu saint présent devant nos yeux.
A l'heure voulue par Dieu "toutes choses" seront bien restaurées, et nos Pères, comme le dit l'auteur, n'ont opposé aucune restriction à ce terme.
Bonne lecture.

Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

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AVANT-PROPOS.

Pour savoir si Elie doit venir dans le monde avant le jugement dernier, il suffisait, ce me semble, de lire attentive­ment les textes de l’Ecriture qui nous parlent de la venue d’Elie. Ces textes ne sont pas plus difficiles que bien d’autres sur lesquels les commentateurs ont travaillé avec succès. Et s’il y en a quelques-uns d’obscurs, peut-on assurer qu’ils le sont tous? Est-il ordinaire que l’Ecriture nous annonçant en plusieurs endroits un même fait et un fait aussi simple que celui de la venue d’un homme dans le monde, ce fait s’y trouve tellement enveloppé qu’un endroit ne puisse éclaircir l’autre, et que tout bien examiné, il n’y ait rien qui nous oblige à croire le oui ou le non. Il y a toute apparence que les auteurs qui ont avancé depuis peu que l’avènement d’Elie est incertain, n'avaient point examiné à fond la question avant qu’elle fût agitée, et que le partage des sentiments les a plus touchés que la vérité même. Lorsqu’une matière est devenue célèbre et qu'elle a déjà divisé les sentiments, le pour-et-contre se présente à nos yeux avant que nous ayons eu le temps d’approfondir, et qui est-ce qui n’y perd jamais la liberté d'esprit et le sang-froid nécessaires ? Ajoutez que pour approfondir l’Ecriture il faut être au fait des textes originaux. Ces textes sont nos premiers maîtres dans l’interprétation des Ecritures.
Or, combien y en a-t-il qui les entendent, et ceux qui ne les entendent pas, entendront ils les commentateurs? Est-on en état de juger de la solidité d’un commentaire, lors­qu’on n’entend pas le texte qui est commenté ? Encore, si ceux qui ne savent pas les langues, consultaient de bonne foi la Tradition! Mais l’Ecriture déjà examinée à la légère, ayant été décidée obscure, il n’a pas été difficile de trouver de l’obs­curité dans la Tradition. Une Tradition devient obscure, quand elle n’est pas unanime.
Or, nous dit-on, plusieurs pères de l’Eglise et après eux des théologiens ont douté de la venue d’Elie. Aux théologiens du dernier siècle on ajoute les commentateurs protestants, qu’il est juste d’entendre, et qui ont coutume de ne traiter l’avènement d’Elie que de pure chi­mère. De là on conclut qu’il est donc permis de douter, et que nous mêmes, si nous sommes sages, nous ne traiterons notre sujet que dans le genre probable.
C’est ce que m’ont dit des théologiens graves et que je res­pecte, et ils vont plus loin, car ils prétendent que dans un temps où l’on abuse du retour d’Elie pour mettre en avant des propositions téméraires, il est dangereux d’en appuyer la cer­titude.
Mais sera-t-il dangereux d’appuyer la certitude du retour d’Elie, si c’est l’Ecriture et la Tradition qui les garantissent, et dans ce cas y aura-t-il un plus grand abus que d’en douter? Est-ce à la vérité de se cacher devant les abus, ou bien aux abus, devant elle? Le bon sens et la religion veulent assuré­ment qu’on commence par examiner ce que l’Ecriture et la Tradition nous apprennent de l’avènement d’Elie, et que la vérité étant bien connue et bien prouvée, on s’applique à dé­truire les abus. Telle est aussi la conduite que je tiendrai dans cet ouvrage.

D’abord j’entrerai dans l’examen des textes de l’Ecriture qui nous annoncent Elie comme devant venir ou comme étant déjà venu.
Je tâcherai de répandre la lumière sur ces textes, et la lettre étant bien éclaircie, j'en tirerai des conséquences, et examinerai celles que d’autres en ont tirées. Ces examens occuperont la première partie de cet ouvrage, et en la finis­sant, j’aurai soin de répondre aux difficultés qu'on peut former contre la certitude que je prétends avoir dans les textes de l’Ecriture.

Dans la seconde partie j’ai deux choses à faire : D’ex­poser quelle a été la Tradition de l’Eglise sur l’avènement d’Elie; c’est ce que je ferai en la conduisant dans tous les siècles. D’examiner la qualité même de la Tradition. J’espère montrer que la tradition de la venue d’Elie a tous les caractères d’une Tradition constante et universelle.

Ensuite je viendrai aux abus. Il n’est pas nécessaire de nous demander quels abus ! Toute la capitale de ce royaume en retentit. Il n’y a presque point de convulsionnaire qui ne nous annonce que la venue d’Elie est prochaine. Ce n’est pas pourtant à eux que je dois parler. Je ne crois pas que le lec­teur me sache mauvais gré de les laisser pour ce qu’ils sont, mais je parlerai à ceux qui autorisent leur langage. Ceux que j’ai en vue sont des hommes pieux qui voyant les maux de l’Eglise et les jugeant grands comme ils le sont en effet, se sont persuadés que tout allait périr, si Elie ne venait bientôt rétablir toutes choses. Il y a dix ou douze ans que ces Mes­sieurs se sont appliqué à nous prouver le retour des Juifs dont Elie doit être le missionnaire; et ils ont l’esprit si rem­pli de ce retour, qu’ils croient déjà y toucher, et qu’à les en­tendre, Elie est à nos portes. C’est d’après cette attente où ils sont d’Elie que de temps en temps ils font part au public des vues qu’ils ont sur le dernier état de l’Eglise depuis nos jours. Je serai obligé d'examiner ces vues dans ce qui pourra intéresser le sujet de cet ouvrage. Je ne me flatte pas de désa­buser ceux qui attendent de pied-ferme Elie dans le siècle où nous sommes. Des préjugés de ce calibre n’ont pas coutume de plier sous des raisonnements. Mais je puis du moins propo­ser mes conjectures. Les lecteurs jugeront si ce ne sont que des conjectures, et si ce n’est pas l’Ecriture elle-même qui nous porte à reculer bien loin de notre siècle l’avènement d’Elie.

Il est naturel qu’en parlant de l’avènement d’Elie, on dise quelque chose de celui qui doit être son collègue dans la der­nière mission du monde. Les uns ont soupçonné que ce serait S. Jean l’Evangéliste ou Jérémie, d’autres Moyse, d'autres en plus grand nombre n’ont point douté que ce ne doive être Enoch. Nous dirons en peu de mots ce qu’il nous semble qu’on doit penser de tous ces avènements, et nous finirons par un examen de ce qu’on appelle aujourd’hui la prophétie du cardinal de Cusa ; prophétie qui a fait croire à quelques-uns que nous touchions à la fin du monde.

Je crois devoir avertir ceux qui étant pleins de respect pour la parole de Dieu, se défient toujours du commentaire et du sens humain, quand il s’agit d’interpréter les Ecritures, qu’ils feront bien de lire la seconde partie de cet ouvrage avant la première. Je me persuade qu’ils seront plus disposés à entrer dans nos commentaires après qu’ils auront entendu parler les pères de l’Eglise.
Mercè
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PREMIÈRE PARTIE



Examen du texte de Malachie C. 4, versets 5 et 6 : « Je vous enverrai le prophète Elie avant que le grand et terrible jour du Seigneur arrive, et il convertira le cœur des pères aux enfants, et le cœur des enfants à leurs pères, de peur que venant je ne frappe la terre d’anathème. »

Je suis obligé de commencer par une remarque grammati­cale, mais elle ne sera pas longue.
Si l’on ne s’attachait qu’au latin de notre Vulgate, peut- être y pourrait-on voir que le prophète Malachie nous annonce seulement un Elie ou un prophète comme Elie.
Mais premièrement le texte hébreu nous présente ici la même idée que nos traductions françaises. Il ne nous parle pas d’un Elie comme nous dirions un Job, un Moïse. Il nous annonce Elie lui-même. L’article Le de notre langue répond parfaitement au pronom de l’hébreu. Le texte original nous dit à la lettre ; « Je vous enverrai Elie le prophète. » La qualité de prophète est ici une qualité qui est rendue propre et singulière à Elie par le pronom hébreu qui l’accompagne. Ce n’est donc plus indéterminément un prophète Elie, mais le prophète Elie.
Secondement, les Septante nous représentent dans la version grecque cette exactitude grammaticale. Ils traduisent : Elie de Thesbe, au lieu du prophète Elie. Cette infidélité apparente nous rend très-bien fidèlement le texte original ; car ce texte ayant affecté le mot prophète à la personne d’Elie on ne le pouvait rendre qu’en appelant Elie Elie de Thesbé, qui est le nom de la demeure d’Elie. Il y en a qui croient éluder cette traduction des Septante en nous disant qu'on lit dans un ma­nuscrit: Le célèbre prophète Elie, et non pas Elie de Thesbé. Mais c’est ce manuscrit là même qui les condamne. Car ce manuscrit nous dit en grec le prophète Elie ; il ajoute l’article avant prophète, et rend par conséquent la qualité de prophète personnelle à Elie.
Cette observation de grammaire se réduit en deux mots à nous apprendre que, selon le texte original et selon les ancien­nes versions de l’Ecriture, ce n’est pas un Elie que le prophète Malachie annonce dans le sens littéral de sa prophétie, mais Elie lui-même.
Si cette observation est telle que je l’ai présentée, la ques­tion est déjà terminée, du moins pour ceux qui entendent les langues originales.

Néanmoins des personnes qui ont dit savoir l’hébreu, se sont peu arrêtées à ce que je viens de dire du pronom des Hébreux. Car, ont-ils dit, si ce pronom a toujours l’effet de rendre les choses singulières, comment tant de commentateurs ne l’ont- ils pas remarqué ? Pourquoi ceux qui savent l’hébreu ont-ils supposé le contraire dans leur commentaire sur Malachie ? Vous insistez sur le nom d’Elie et sur la qualité singulière de prophète. Mais en serait-il de David, par exemple, comme vous prétendez qu’il en est d’Elie ? Ezéchiel nous apprend que Dieu suscitera à ses brebis un pasteur, et que ce pasteur sera son serviteur David. « Ceux qui seront alors, dit Jéré­mie, serviront le Seigneur leur Dieu, et David leur roi. » Dans ces deux prophètes, David est nommé avec les caractères distinctifs de serviteur et de roi. Et cependant c’est le Messie qu’ils annoncent et non point David.

Je réponds que, quand les prophètes nous annoncent le Mes­sie sous le nom de David, ils ne se servent jamais du pronom qui démontre la personne de David ; que jamais ils ne disent, je vous enverrai le roi David. Ici l’hébreu est parfaitement semblable au français. Rien de plus certain dans l’hébreu que cette manière de fixer les personnalités. Je ne dis pas que le pronom y soit toujours nécessaire. Je n’insiste pas, comme on voit, sur la nécessité du pronom. Je n’appuie que sur l’usage. Je pourrai citer plus de soixante exemples du texte hébreu, que j’ai bien examiné. Mais qu’on me cite un seul exemple, où le pronom démonstratif n’ait pas l’effet que je lui donne, et aussitôt je renoncerai à la preuve que j’en tire.

On m’oppose des commentateurs, tandis que j’ai pour moi tous les grammairiens? Les commentateurs protestants qu’on m’oppose savaient les langues originales ; mais il y avait chez eux, ou moins d’attention, ou moins de bonne foi que chez les catholiques. La prévention ne leur permettait pas d’appliquer au texte de Malachie des règles qu’ils savent bien. Voilà pourquoi ils l’ont expliqué contre les règles, et nous ont traités avec mépris. On verra des preuves de tout ceci dans la suite de cet ouvrage. A l’égard des commentateurs catholiques, j’avoue qu’ils n’ont point fait non plus la remarque dont il s’agit. Les uns n’y ont pas fait attention, d’autres ne savaient point assez l’hébreu pour traiter avec quelque assurance des sens grammaticaux. Enfin la remarque n’est point fausse pour être nouvelle. Je répondrai dans la suite aux difficultés qu’on tire des endroits où le Messie est annoncé sous le nom de David. Je ne m’attache à présent qu’à l’interprétation littérale de la prophétie :
« Avant que le grand et terrible jour du Seigneur arrive. »
Ceux qui ne veulent pas qu’Elie vienne à la fin des siècles, prétendent que le grand et terrible jour est le jour de la ruine de Jérusalem, qui a suivi d’assez près la venue de saint Jean- Baptiste, le seul Elie qu’ils voient dans la prophétie.

Le grand et terrible jour du Seigneur ne se trouve que dans les prophètes Joël et Malachie, une fois dans le dernier, deux fois dans le premier. Le premier endroit de Joël est au chap. 2, v. 11, où j’avoue que le grand et terrible jour est à la lettre le jour des premières vengeances de Dieu sur Jérusalem. Mais voici le second endroit qu’il est important d'examiner :
« Je ferai paraître des prodiges dans le ciel et sur la terre, du sang, du feu et des tourbillons de fumée. Le soleil sera changé en ténèbres et la lune en sang, avant que le grand et terrible jour du Seigneur arrive car en ces jours-là même, et lorsque j’aurai fait revenir les captifs de Juda et de Jérusalem, j’assemblerai tous les peuples de la terre, et je les mènerai dans la vallée de Josaphat, où j’entrerai en jugement avec eux touchant mon peuple qu’ils ont dispersé parmi les nations. »

Si le grand et terrible jour est ici le jour des vengeances de Dieu sur Jérusalem, je demande premièrement quand sont arrivés ces prodiges que Joël annonce, du sang, du feu, de la fumée. Rien de semblable a-t-il paru dans la nature avant le dernier sac de Jérusalem? Est-ce ici du sang répandu dans les guerres civiles, et un feu sorti de l’incendie de Jérusa­lem? Mais sont-ce des effets naturels que le prophète annonce ? Le changement du soleil en ténèbres qu’on prétend avoir été accompli au temps de la mort du Sauveur, n’est pas une éclipse naturelle. Or le prophète joint ensemble le sang, le feu, la fumée avec le changement du soleil en ténèbres. Nous est-il permis de séparer ces idées, de mêler ensemble la nature et les miracles, tandis que le prophète ne nous annonce que des prodiges?

Secondement, que deviendra le prodige de la lune ensan­glantée ? Prendrons nous encore ce prodige pour un simple obscurcissement de la lune causé par celui du soleil, pendant que le Sauveur était sur la croix ? Mais la lune était alors dans son plein. La lune en cet état ne peut être sur l’horizon depuis midi jusqu'à trois heures. Elle était donc alors sous l’horizon; et si cela est, comment l’obscurcissement du soleil a-t-il pu rejaillir sur la lune ? L’histoire païenne a conservé la mémoire de l’obscurcissement du soleil. Mais aucune éphéméride n’a jamais parlé de celui de la lune. Ainsi le prophète Joël nous aura annoncé pour le temps de la mort du Sauveur, un prodige que personne n’a vu, ni n’a pu voir !

Troisièmement, Joël annonce que dans ces jours-là même, c’est-à-dire dans les temps qui doivent précéder le grand et terrible jour, Dieu aura déjà rassemblé les captifs de Juda et de Jérusalem, et qu’ensuite il assemblera tous les peuples pour les punir de ce qu’ils auront maltraité son peuple. Je crains d’ennuyer mes lecteurs sur un texte si clair. Les captifs de Juda étaient-ils rassemblés lorsque les Romains prirent Jéru­salem, et n'est-ce pas alors qu’ils furent, non rassemblés, mais dispersés dans tout l’univers ? Les Romains, après avoir mal­traité les Juifs, au lieu d’en être punis, n’ont-ils pas encore été les maîtres du monde pendant plusieurs siècles ?

On oppose que saint Pierre applique cette prophétie de Joël à la descente du Saint-Esprit, c’est-à-dire à un temps qui a été suivi d'assez près de la ruine de Jérusalem.
Mais cette difficulté n’est plus une difficulté dès que l’on prend garde à la manière dont les apôtres ont coutume de citer l’Ancien Testament. Souvent les apôtres rapportent des pas­sages entiers des prophéties quoiqu’il n’y en ait qu’une partie d’applicable à la conjoncture où ils se trouvent. Saint Pierre n’ignorait pas que la prophétie de Joël embrasse tous les temps de la durée de l’Eglise, qu’elle promet d’abord la con­version des peuples à l’Evangile, et ensuite celle des Juifs pour la fin du monde. Mais dans la plénitude de l’esprit qui le possède, ayant averti le peuple que c’est maintenant que Dieu répand son esprit sur ses serviteurs et ses servantes, il va jusqu’au bout de la prophétie, et en fait déjà voir au peuples les derniers accomplissements dans les premiers dont ils sont témoins. C’est ce qu’ont fait plus d’une fois les Evan­gélistes, comme nous aurons lieu de le remarquer dans la suite. Il n’y a donc point à douter que saint Pierre n’ait dis­tingué les temps comme Joël les avait distingués lui-même. C’est du moins très-mal prouver qu’il ne les a pas distingués, que nous alléguer l’usage qu’il fait de la prophétie, puisque cet usage même nous peut prouver qu’il les a distingués.
Or, à quoi tend tout ce discours sur la prophétie de Joël ? Le voici en peu de mots. Il y a dans les prophètes deux grands et terribles jours, l’un qui enferme une idée générale, l’autre, une idée particulière. L'idée générale est un jugement uni­versel de Dieu sur tous les hommes. L’idée particulière est un jugement de Dieu sur la nation des Juifs. Comment apprendrons nous laquelle de ces deux idées est représentée dans la lettre des prophéties? C’est en suivant l’une ou l’autre de ces deux règles. La première, de ne voir dans la lettre que ce qui y est, quand elle est bien suivie; la seconde, de ne pas restreindre une idée qui peut être universelle à une idée particulière, si le texte ne nous y conduit pas. Ces deux règles rentrent assez l’une dans l’autre; elles sont tirées des lumières les plus communes du bon sens, et c’est en les suivant qu’on distingue dans Joël les deux grands jours du Seigneur.
Or, toutes les deux nous conduisent de même sur le texte de Malachie. Car 1° ce prophète dans le chap. 4 ne dit pas un seul mot de Jérusalem ni des châtiments qu’elle mérite. Donc suivant la première règle, la lettre de Malachie ne présente point la ruine de Jérusalem comme le grand et terrible jour. Suivant la seconde, nous ne devons pas nous restreindre à une idée particulière quand le texte ne nous y conduit pas. Or, rien ici qui nous conduise à l’idée particulière d’une vengeance prête à éclater sur la nation des Juifs. Donc c’est violer les règles du bon sens que de chercher dans la lettre du prophète un autre grand et terrible jour, que le jour du jugement univer­sel, puisqu’après le grand et terrible jour qui regarde les Juifs et dont le prophète ne dit pas un seul mot, il n’y en a point d’autre dans l’Ecriture que le jour du jugement universel.



(à suivre...)
Mercè
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« Il convertira le cœur des pères aux enfants, et le cœur des enfants à leurs pères. »

Je traduis, convertira. C’est seu­lement pour représenter le terme de la Vulgate. Mais les autres versions se sont attachées à l’hébreu, qui exprime à la lettre, il fera revenir. Ainsi le sens est : « Il fera revenir le cœur des Pères aux enfants, comme ont traduit le Chaldaïque, le grec, le syriaque et l’arabe, et après eux nos meil­leurs traducteurs.
La plupart des commentateurs se contentent de nous dire ici qu'Elie mettra la paix entre, les pères et les enfants, les réunissant tous dans la foi. Grotius ajoute seulement que les Juifs s’étant partagés en deux sectes principales, savoir celles des Pharisiens et des Sadducéens, saint Jean-Baptiste, (que Grotius suppose être Elie) devait réunir ensemble ces deux sectes, en les conduisant au Messie. On va voir que Grotius n’a point senti la difficulté.
Le prophète nous disant d’abord qu’Elie fera revenir le cœur des pères aux enfants, et ajoutant qu’il fera aussi revenir le cœur des enfants à leurs pères, nous parle assurément de deux réunions et non pas d’une seule ; de deux réunions, dis-je, de différents pères et de différents enfants. C’est ce que je vais développer.
Il est certain que le ministère d’Elie qui est annoncé par le prophète, est un ministère qui doit réunir les hommes dans la foi. Il n’y a personne qui le conteste. Ainsi le prophète nous disant qu’Elie fera revenir le cœur des pères aux enfants, etc. c’est comme s’il nous disait qu’Elie fera rentrer les pères dans la foi des enfants, etc.

Pour savoir maintenant si le prophète nous parle de deux réunions distinguées de différents pères et de différents enfants, il ne s’agit que d’examiner quelle idée il attache aux pères et aux enfants dans chaque membre de son discours. Cette idée se montre d’elle-même dans le terme du prophète. Car faire revenir signifie remettre une chose dans l’état où elle était. Ainsi faire revenir le cœur de l’un au cœur de l’autre, signifie faire remettre le cœur de l’un dans l’état où est celui de l’autre. L’expression du prophète est claire dans la langue originale, et elle nous apprend que, dans ce premier membre du discours, il fera revenir le cœur des pères aux enfants. Le prophète ne regarde pas les enfants comme infi­dèles. Car Malachie ne nous représenterait pas la réunion des pères dans la foi comme une réunion de ces pères aux enfants, si les enfants doivent être infidèles, lorsqu’Elie convertira les pères. Il en est de même des pères dans le second membre, et le cœur des enfants à leurs pères. Malachie ne nous donne­rait pas la réunion des enfants dans la foi comme une réunion de ces enfants à leurs pères, si les pères étaient considérés comme infidèles, dans le temps de la réunion. D’où il résulte que, dans chaque membre du discours, Malachie regarde l’une des deux parties comme fidèle, l’autre comme infidèle.

Ces préliminaires supposés, je demande comment les pères seront réunis à la foi des enfants dans le premier membre. Il est évident que c’est en ce que les pères croiront comme les enfants croient ; qu’ainsi pour réunir les pères aux enfants, il n'est besoin d’agir que sur les pères. Or le premier membre exprime que les pères sont rappelés aux enfants. Ce premier membre exprime donc totalement la réunion et par conséquent il est inutile que le prophète ajoute un second membre à son discours, si dans ce second membre il ne parle pas d’une réu­nion différente de la première. L’ange Gabriel ayant dit à Zacharie : « Il convertira un grand nombre d’enfants au Sei­gneur, » n’ajouta pas « et le Seigneur à un grand nombre des enfants d’Israël. » Cette répétition, ou reprise inverse était inutile, dès que l’Ange avait annoncé qu’à la prédication de Jean-Baptiste les enfants d’Israël seraient tournés vers le Sei­gneur. C’est-à-dire si Malachie ne parle pas d'une seconde réunion dans le second membre de son discours, ce second membre ne sera plus qu’une répétition frivole et qu’un jeu de mots tout à fait indigne d’un langage prophétique, je dois ajouter d’un homme sensé. Car, un homme sensé, après avoir fait rentrer un père dans les mêmes sentiments où est son fils, nous viendrait-il dire : j’ai réuni le père avec le fils et le fils avec le père? C’est pourtant de la sorte que les commenta­teurs font parler un prophète, façon de parler d’autant plus étonnante que des cœurs ne pouvant revenir à la foi des autres, si ces autres ne sont pas eux-mêmes dans la foi, il n’y a plus de prétexte pour répéter dans un second membre du discours que les derniers seront dans la foi comme les premiers.
Ceux qui n’ont pas jugé à propos d’approfondir la difficulté, m’ont répondu qu’on ne doit pas pousser à bout le sens littéral et que tout ceci souffre du plus et du moins.

Je demande ce que signifie le plus et le moins. Il n’y a ni plus ni moins dans la lettre de l’Ecriture que ce que la diction nous présente. Si nous passons les bornes où se sont tenus les auteurs sacrés, alors il y a du plus dans le commentaire, et ce plus n’est pas une explication de l’Ecriture. Que si nous ne satisfaisons pas à toute la diction des livres saints, alors le commentaire étant défectueux, il y faut ajouter pour remplir tout le sens de l’auteur sacré. Or, est-ce le remplir que de n’expliquer que la moitié de son discours, et ensuite de nous dire en gros et pour se tirer d’embarras que le prophète Elie fera une réunion quelconque. C’est là désirer un bon commen­taire et non pas le donner. Ce n’est point par une idée vague de plus et de moins qu’on explique une façon de parler prophé­tique, dont tous les termes sont clairs, et qui doit avoir un sens déterminé.

J'ai prouvé que le prophète considère dans chaque membre de son discours une des deux parties comme fidèle et l’autre comme infidèle. Supposons un moment que cela ne soit pas, et que le prophète regarde les deux parties, c’est-à-dire les pères et les enfants, comme infidèles quand Elie les viendra réunir; quel sera pour lors le langage de Malachie ? Ce sera le langage d’un homme qui ayant converti deux athées en même temps nous viendrait dire : « J’ai fait revenir celui-ci à l’autre, ou bien j’ai fait rentrer le cœur de cet athée dans le cœur de l’autre. » Est-ce ainsi qu’on doit faire parler un pro­phète ? Or, dans la supposition d’une seule réunion pour tous les deux membres, il n’y a point de milieu, ou bien on fait honneur au prophète de ce langage barbare et contradictoire, ou bien on ne l’évite qu’en rentrant dans une puérile tauto­logie, telle que je l’ai représentée. Car il n’y a point ici d’hébraïsme à prétexter. Les reprises inverses de discours ne sont point d’usage dans la langue sainte pour exprimer une seule et même action. C’est de quoi l’on ne verra point d’exemple dans les auteurs qui ont traité des hébraïsmes de l’Ecriture. Ces sortes de reprises sont toujours pour marquer deux événe­ments semblables, applicables à différents lieux ou à des sujets et à des personnes différentes. Jamais ce ne sont de pures répétitions. La chair convoite contre l’esprit et l'esprit contre la chair. Voilà une reprise inverse. Saint Paul met à la fin du second membre ce qu’il vient de mettre au commence­ment du premier. Il parle de deux convoitises différentes. Per­sonne n’a jamais pensé que ces mots : l'esprit contre la chair, ne soient qu’une pure répétition de ceux-ci, la chair contre l'esprit. Le père, dit Jésus-Christ, livrera son fils à la mort et les enfants s’élèveront contre leurs pères et les feront mou­rir. Voilà une seconde reprise, toute semblable à celle du pro­phète. Ce sont, comme dans le prophète, des pères et des enfants. Or, Jésus-Christ parle de différents pères et de diffé­rents enfants dans les deux membres du discours. Les pères du premier membre qui livrent leurs enfants à la mort sont des pères qui demeurent dans la fausse religion, et qui s’élè­vent contre leurs enfants devenus chrétiens. Les enfants du second membre qui s’élèvent contre leurs pères, sont des enfants qui demeurent dans la fausse religion, et qui persécu­tent leurs pères devenus chrétiens. Les pères sont infidèles dans le premier membre, et fidèles dans le second. Ce ne sont donc pas les mêmes pères dans tous les deux. Les enfants sont persécutés dans le premier membre, et dans le second persécuteurs. Ce ne sont donc pas les mêmes enfants dans tous les deux membres.

Telle est l’idée des pères et des enfants dans la prophétie de Malachie. Le prophète suppose que les enfants qu’il a représentés comme fidèles dans le premier membre ne le se­ront plus dans la suite. C’est pourquoi il ajoute un second membre pour nous apprendre que les enfants devenus infi­dèles seront aussi réunis à leurs pères, comme les pères infi­dèles l’auront été auparavant aux enfants, lorsqu’ils étaient fidèles.

Qui sont maintenant ces pères et ces enfants? Grotius nous présente ici des Pharisiens et des Sadducéens. Il est assez étonnant que cet habile commentateur n’ait point songé que les Pharisiens et les Sadducéens ne pouvaient être ni pères ni enfants les uns à l’égard des autres. Car sans parler de l’origine de ces deux sectes qui ont à peu près la même anti­quité, comment croira-t-on qu’une secte toute païenne comme celle des Sadducéens ait pu enfanter la superstition ou Pharisaïsme, ou bien tirer d’elle sa naissance? Quant à ce que Grotius ajoute, comme s’il était mécontent de sa première idée : patrum ac filiorum nomen exempli illustrioris causa positum, j’avoue que c’est un latin que je ne sais ni entendre ni traduire, et qu’au lieu d’une explication sensée, je n’y entre­vois qu’une défaite.

Les pères et les enfants dans le langage de l’Ecriture signi­fient trois qualités ou trois rapports que les hommes ont entre eux. Ce sont tantôt des pères et des enfants selon la nature, tantôt des prédécesseurs et des successeurs, tantôt des sem­blables.
Or ici premièrement ce ne sont point des semblables. Car le but de la mission d’Elie est précisément de les rendre sem­blables. Secondement, ce ne sont point des pères, ni des en­fants selon la nature. C'est un ministère de grâce qui est annoncé dans la prophétie. La grâce ne considère point la nature. Saint Jean-Baptiste ne l’a point considérée, lui que nos adversaires supposent être le seul Elie marqué dans la prophétie. Les Gentils venaient quelquefois au baptême des prosélytes. Saint Jean n’a point limité envers eux les pouvoirs de la synagogue. Ou ne voit pas qu’il ait demandé aux soldats s’ils étaient Juifs ou Gentils. Il ne nous reste donc plus que des prédécesseurs et des successeurs. C’est dans la foi qu’Elie les doit tous réunir. Les pères ne peuvent donc être que des hommes qui ont précédé les autres dans la foi, et les enfants que des hommes qui ont succédé à la foi de ces pères.

On ne peut pas contester cette idée des pères et des enfants, car c’est l'Ecriture qui nous la donne, dans l’alliance spiri­tuelle, car l’alliance temporelle avait pour objet les enfants selon la chair ; mais ce n’est pas de ces enfants qu’il s’agit dans la prophétie, puisque le prophète annonce une réunion spirituelle dans la foi. Dans l’alliance spirituelle que Dieu fait avec Abraham, ce sont les enfants selon la foi que Dieu lui donne pour enfants. Ce sera d’Isaac que votre postérité sera nommée ; non pas d’Isaac selon la chair, puisqu’Ésau en vient et qu'il est exclus de l’alliance, mais d’Isaac selon l’Esprit. Isaac n’est point tant un fruit de la nature que de la foi d’Abraham. Car c’est par la foi que Sara reçut la force de concevoir. Ceux qui sont de la foi, dit l’apôtre, seront bénis avec Abraham qui crut en Dieu, car vous êtes tous enfants de Dieu par la foi en Jésus-Christ. Les pharisiens dans l’Evan­gile ne sont point reconnus pour enfants d’Abraham, parce qu’ils ne font pas les œuvres d’Abraham. Saint Jean-Baptiste n'a point caché aux Juifs qui venaient l’entendre que les pierres du désert allaient devenir des enfants d’Abraham. En un mot, toutes les Ecritures ont regardé les prédécesseurs et les successeurs dans la foi comme les vrais pères et les vrais enfants de la promesse, de quelque nation qu’ils puissent être. Car c’est dans ces pères et dans ces enfants que toutes les nations sont bénies. Ce n’est donc pas ici une explication forcée, mais c’est le sens pur et littéral de l’alliance spiri­tuelle de Dieu avec Abraham ; sens littéral que Jésus-Christ et saint Paul nous ont expliqué; sens littéral que suivait Malachie qui assurément l’entendait bien, et qui n’a pas donné le change à sa nation.


(à suivre...)
Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

Message par Mercè »

Il nous reste à savoir pour bien entendre les deux membres de la prophétie, quels sont les prédécesseurs et les succes­seurs dans la foi. Nous avons deux peuples, le Juif et le Gentil. Il est certain que le peuple juif tout seul ne porte point ces deux caractères dans la prophétie. Car si nous prenons les Juifs du temps de saint Jean-Baptiste, ceux-là n’étaient ni pères, ni enfants dans la foi, encore moins tous les deux en­semble. Les pères dans la foi étaient morts; le saint précur­seur n’étendait pas son ministère sur les morts; et les enfants n’étaient pas encore enfants. Si nous considérons les Juifs de la fin du monde, seront-ils pères, seront-ils enfants dans la foi? Élie les trouvera tous sans foi et sans médiateur. Ainsi toute la grâce qu’on leur peut faire, c’est de les regarder comme pères, mais comme pères infidèles ; et par conséquent les en­fants de la prophétie ne peuvent plus être que les Gentils.

C'est-à-dire que nous voilà conduits par la force du sens littéral à une double réunion de Juifs et de Gentils. Élie, dit le prophète, fera revenir le cœur des Juifs qui sont nos pères dans la foi, au cœur des Gentils qui ont été leurs enfants, lorsqu’ils ont reçu la foi après eux, et il fera aussi revenir le cœur de ces enfants à leurs pères, parce que ces enfants auront eux-mêmes dégénéré dans la foi, comme leurs pères, et qu’ils auront besoin eux-mêmes du ministère d'Élie.

Cette manière d’expliquer les deux membres de la prophétie est conforme à l’idée que saint Paul nous a donnée des desseins de Dieu sur les deux peuples dans l’Epître aux Romains. On ne peut pas le contester. Elle est conforme à l’idée que le Sauveur nous a donnée lui-même du ministère d’Élie. Car Élie, selon lui, doit rétablir toutes choses. Qui dit tout, n’ex­cepte rien, et par conséquent le ministère d’ÉIie doit avoir toute l’étendue que je lui donne. Cette double conformité avec les paroles du maître et avec celles du disciple, n’est-elle pas un grand préjugé que nous avons rencontré le vrai sens de la prophétie ?

Toutefois je m’attends aux difficultés. Les pères de l’Eglise ont cru qu’Élie convertira les Juifs à la fin des siècles. Mais ont-ils dit qu’Élie doive aussi convertir les Gentils?
Je n’ai ici que deux mots à répondre. Les premiers pères de l'Eglise répondront pour moi plus au long dans la suite. Pre­mièrement aucun des pères qui ont pensé qu’Elie sera l’apôtre des Juifs n’a jamais avancé qu’Élie ne dût pas être l’apôtre des Gentils. Secondement il n’est point raisonnable de supposer que les pères se soient mis dans cette négative. Pourquoi? Parce qu’un ministère aussi grand et aussi éclatant que celui d'Élie ne peut opérer sur la nation des Juifs sans rejaillir sur les gentils. Les hommes des derniers temps seront faits comme nous sommes. Les monuments sacrés ne nous appren­nent point que Dieu doive changer à la fin des siècles les voies surnaturelles qu’il a suivies jusqu’à nos jours. Or, si Élie venait à paraître dans notre siècle et que nous vissions une multitude innombrable de Juifs venir en foule de toutes les parties du monde, se ranger à côté d’Elie et devenir vrais adorateurs, qui peut nier qu’un si grand événement ne fût propre à nous émouvoir, et à réveiller la foi des chrétiens affaiblis? Élie ne donnât-il qu’un premier branle au mouve­ment de tout ce grand corps, en faudrait-il davantage pour que Malachie l'eût annoncé comme apôtre des deux peuples, et croirons-nous d’ailleurs qu’Élie, voyant les dispositions favorables de l’univers, modère son zèle pour se renfermer chez les Juifs?

Quelques-uns de nos lecteurs trouveront peut-être que nous abusons de l’idée que saint Paul nous a donnée de ce qu’il appelle pères et enfants dans la foi. Saint Paul a considéré les Juifs comme nos pères dans la foi, parce qu’ils ont cru les premiers, et les Gentils comme enfants, parce qu’ils ont cru après les Juifs. Or, si l’apôtre n’appelle pères et enfants que des hommes qu’il regarde comme fidèles, comment avons-nous pu représenter les pères et les enfants de la prophétie tantôt comme fidèles et tantôt comme infidèles?
Je réponds que les qualités de pères et enfants dans l’Ecri­ture ne sont pas toujours pour dénoter l’état présent des hommes que Dieu appelle ainsi. « J’ai nourri des enfants et je les ai élevés, et cependant ils m’ont méprisé. » Voilà des en­fants que Dieu continue d’appeler enfants, et qui n’ont plus le cœur des enfants. Tel est souvent le langage des livres saints. Tantôt les hommes y sont désignés par leurs qualités pré­sentes, tantôt ces qualités ne marquent qu’un état où ils ont été, mais d’où ils ont dégénéré. Combien de fois Dieu appelle- t-il son peuple Israël, lorsqu’il est indigne de porter un si beau nom. Ces exemples nous apprennent, sans en citer d’autres, qu’il suffit que les Juifs et les Gentils soient pères et enfants à certains égards, et que Malachie a pu les nommer tels par l’époque de leur entrée dans la foi. Il est certain d’ailleurs que le prophète a considéré dans chaque membre de son dis­cours une des deux parties comme infidèle, et cela seul doit servir de réponse.

On aurait, ce me semble, plus de raison de nous opposer ces paroles de l’ange Gabriel : Il convertira les cœurs des pères aux enfants, et les incrédules à la prudence des justes. Car en mettant en parallèle les derniers mots de l’Ange avec les derniers du prophète, ne semble t-il pas que l’Ange ap­pelle justes ceux que le prophète a nommés pères, et qu’il regarde comme incrédules ceux que le prophète appelle en­fants? N’est-ce donc pas nous écarter de l’interprétation que l'Ange a donnée de la prophétie, que de changer ces idées?
Je réponds qu’il est hors de doute que l’Ange fait allusion à la prophétie. Mais une simple allusion n’est pas un commen­taire. Ainsi ne prenons pas le messager du ciel pour un com­mentateur, et aussitôt nous sortirons d’embarras. Voici ce que fait l'Ange. Il vient annoncer à Zacharie que son fils précédera le Sauveur du monde dans l’esprit et dans la vertu d’Elie. Mais si l’Ange n’en avait point dit davantage, Zacharie aurait pu penser que son fils allait avoir en partage les mêmes dons qu’Elie, qu’il serait un thaumaturge comme Elie. Pour éloi­gner cette idée, l’Ange apprend à Zacharie qu’il ne s’agira que seulement de représenter Elie comme devant convertir le cœur des pères aux enfants. Et comme ces dernières paroles pouvaient n’être pas entendues de Zacharie, pour les expliquer, l’Ange continue en disant, et les incrédules à la prudence des justes. La conjonction et présente ici une complication des premières paroles dans les dernières. Elle répond au, c'est-à-dire de notre langue ; hébraïsme très-fréquent dans les auteurs sacrés de l’Ancien et du Nouveau-Testament.

Mais pourquoi l’Ange n’insiste-t-il pas sur les deux membres de la prophétie? C’est parce qu’il n’appartiendra pas à Jean-Baptiste de faire la double réunion qui est annoncée par le prophète. C’est parce que Jean-Baptiste doit seulement travailler à former des pères, et non pas ramener à eux des enfants. Mais Jean-Baptiste étant envoyé dans une conjoncture toute semblable à celle de la mission d’Elie, il est nécessaire que l’Ange rappelle dans son discours la prophétie qui concerne Elie, car il faut donner un caractère à la mission future de Jean-Baptiste. Il faut que Zacharie ne puisse douter que son fils précédera un avènement du Messie, comme Elie doit précéder l’autre. Ce que je viens de dire sur les paroles de l’Ange se développera davantage dans la suite. Mais je ne dois point quitter cet endroit de la prophétie sans montrer en peu de mots que les pères ne sont jamais les anciens patriarches.

Elie, disent quelques-uns des commentateurs, fera revenir le cœur des pères aux enfants, parce que rendant les enfants disciples de la foi des pères, ces pères qui sont les saints patriarches de l’ancienne loi, rendront aussitôt leur cœur, c’est-à-dire leur affection à ces enfants.
On aperçoit du premier coup-d’œil que cette explication de la prophétie est plus dévote que littérale. Cependant on la goûte parce qu’on la trouve dans quelques pères de l’Eglise. Mais un commentaire de quelques pères ne fait point loi, quand tous les autres ne sont pas du même avis. Il me sera donc permis de résister à un commentaire qui résiste lui-même à la lettre et au fond de la prophétie.

Premièrement, à la lettre, parce qu’il en change toutes les idées, et qu’à le suivre, il n’y aura plus pour ainsi dire ni queue, ni tête. Dans ce premier membre du discours, le cœur des pères aux enfants, le retour des cœurs est, selon le commentaire, un retour d’affection. Dans le second membre, et le cœur des enfants à leurs pères, ce n’est plus un retour d’affection, c’est un retour de foi. Dans le premier ce n’est point à Dieu que retournent les pères, c’est aux enfants. Dans le second, c’est à Dieu que reviennent les enfants, et ce n’est plus que comme par effort qu’on les fait revenir aux pères. Il faut que l’unique verbe de la phrase fera revenir, change d’idée à tout propos. Y a-t-il rien là qui soit digne du langage des prophètes ? Ne voit-on pas même dans cet exemple combien il est important de s’attacher au sens littéral des Ecritures, puisque dès qu’on l’abandonne on s’expose à le détruire ?

Secondement, au fond même de la prophétie; le prophète fait dépendre en partie la destinée du monde du retour des pères aux enfants. Mais un simple retour d’affection peut-il influer dans la destinée du monde? Dieu fera-t-il dépendre par moitié le dernier état du monde de cette affection des patriarches à leurs enfants devenus fidèles, tandis qu’il est certain que cette affection ne peut manquer aux enfants dès qu’ils rentreront dans la foi de leurs pères ? Il n’y a donc rien qui lie la dernière destinée du monde à cette affection des patriarches. Pourquoi d’ailleurs ne s’adresser qu’à eux pour questionner les enfants fidèles ? Les Anges et tout ce qu’il y a de saint dans le ciel et sur la terre n’auront-ils pas de la joie du retour des enfants à la foi ? A quel propos donc faire paraître les patriarches seuls à l’exclusion des saints et des Anges pour venir faire un personnage dans la prophétie ?
Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

Message par Mercè »

« De peur que venant, je ne frappe la terre d’anathème. »

Le mot hébreu qui répond à de peur que a trois usages dans l’Ecriture. Quelquefois il marque un événement conditionnel, comme dans cet exemple; de peur que vous ne mouriez; ce qui signifie : Vous mourrez si, etc. Quelquefois il nous
représente une chose comme devant arriver bientôt. « Rendons notre nom célèbre, de peur que nous ne soyons dispersés sur toute la face de la terre. » Cela veut dire, car nous allons être bientôt dispersés. Enfin, de peur que n’est quelquefois qu’une simple négative. « De peur qu’elle ne marche dans la vie, » signifie absolument et sans condition, elle ne marche point. Comme nous dirions dans notre langue, elle craint de marcher. Je ferai bientôt l’application de ces trois sens.

« Je ne frappe la terre. »
Un commentateur protestant qui combat de toutes ses forces le retour d’Elie, n’a pas craint d’avancer que toutes les fois que la terre est nommée dans l’Ancien Testament sans épithète, ce n’est point toute la terre, mais seulement la terre d’Israël. D’où il conclut que l’anathème du prophète n’est que pour Jérusalem et que pour la Judée dont l’entière désolation devait suivre de près l’avènement d’Elie, c’est-à-dire, selon lui, de saint Jean-Baptiste.

Mais la terre ne signifie-t-elle que la Judée quand Moïse nous dit que Dieu créa le ciel et la terre? Ne signifie-t-elle que la Judée dans les temps où il n’y avait point encore d’habitation particulière aux vrais adorateurs ? David ne parle-t-il que de la Judée lorsqu’il dit que Dieu a fondé la terre sur une assiette inébranlable d’où elle ne sortira pas? Dans ces endroits et autres il n’y a rien qui accompagne le mot hébreu qui marque la terre. L’ancien interprète chaldaïque n’a point pensé comme notre moderne commentateur. Car il met ici dans son texte toute la terre ; non point toute la terre de Judée. On sait bien que les Juifs entendent cet endroit de toute la terre habitable.

« D’anathème. » Anathème dans la langue originale signifie ruine entière et abandon sans retour. Si c’est un pays que Dieu frappe d’anathème, c’est un pays qui Dieu va réduire dans la dernière désolation ; si ce sont des hommes, c’est une punition qui les va mettre dans l’état le plus malheureux.
Suivant les trois sens du mot de peur que, l’anathème peut être conçu de trois manières. Car l’anathème étant supposé conditionnel, le prophète nous apprend que si Elie ne venait pas rendre fidèles les pères et les enfants, Dieu les frapperait tous d’anathème, et alors la terre, ce sont les hommes qui habitent la terre. Si de peur que n’est qu’une simple négative, la prophétie annonce que Dieu ne veut point frapper la terre d’anathème, et que c’est pour cela qu’il envoie Elie. Mais : tous les interprètes reconnaissent que la menace de la prophétie est positive. Elle ne peut donc être énoncée avec une négative ; l’anathème ne peut pas même être simplement conditionnel ; car le grand et terrible jour ne l’est pas, et ce jour est certainement le jour de l’anathème. Ainsi le vrai et unique sens est que l’anathème arrivera bientôt après l’arrivée d’Elie ; que Dieu ayant converti le monde par la mission d’Elie, frappera d’anathème non les hommes, mais la terre. Qu’il détruira pour toujours une terre qui a été pendant tant de siècles l’habitation des pécheurs.

« Je vous enverrai le prophète Elie, non pas seulement un prophète comme Elie, mais Elie lui-même, cet Elie de Thesbé que j’ai rendu si célèbre dans votre peuple. Je vous l’enverrai peu de temp avant que le grand et terrible jour du Seigneur arrive. C’est pour préparer le monde à ce grand jour de mes jugements qu’Elie fera revenir le cœur des pères aux enfants. Ces pères que j’avais destinés à m’engendrer tous les peuples de l’univers, ont bientôt abandonné la foi qui les avait rendus mes premiers adorateurs.

Elie fera rentrer ces pères dans la foi. Mais les enfants deviendront infidèles comme les pères. Elie en ramenant les pères n’abandonnera pas les enfants. Après avoir rendu les pères dignes du nom qu’ils avaient, il fera aussi revenir le cœur des enfants à leurs pères, et ils seront dignes de porter le nom d’enfants. Ensuite je viendrai, et ayant accompli sur les hommes tous les desseins de ma bonté, je frapperai la terre d’anathème.

Je détruirai cette terre et consumerai les éléments par le feu, et de cet embrasement sortira une terre qui ne sera plus digne d’anathème, car j’y ferai habiter la justice. »
Le prophète nous parlant ainsi, nous tient, ce me semble, un langage suivi, intelligible, profond, conforme aux Ecritures et aux grands desseins de Dieu sur les deux peuples Juif et Gentil.

Supposons maintenant que le prophète Malachie soit le seul écrivain sacré qui nous ait parlé de la venue d'Elie, aurait-on lieu de douter sur le texte seul du prophète qu’Elie ne doive reparaître dans le monde? S’il y a quelques difficultés dans la prophétie, l’affirmative de la venue d'Elie y est-elle douteuse. Supposons même, ce qui n’est pas, que cette affirmative ait ses difficultés, est-il sensé de prendre le parti de douter sur les premières difficultés qu’on rencontre? Quand un auteur est difficile, on l’examine de plus près; on se met au fait de son style, de son génie et de ses expressions, et si de deux interprétations qu’on y donne, il y en a une qui se démente, et que l’autre soit suivie, raisonnable et conforme à l’esprit de l’auteur, alors on rejette la première, on se tient satisfait de la dernière, et l’on ne doute plus quelle a pu être la pensée de l’auteur.

Or ici, d’un côté on ne prend la prophétie qu’en gros, sans en expliquer toutes les parties ; on ne sait ce que c’est que cette reprise inverse des pères et des enfants et des enfants et des pères. La plupart des commentaires n’y font pas seulement la moindre attention, et ce que d’autres ont dit pour l’expliquer, ne vaut pas le silence des premiers. On explique le grand et terrible jour du jour de la ruine de Jérusalem, taudis que le prophète ne dit pas un seul mot de Jérusalem. On explique la terre de la Judée, tandis que ce n’est point la Judée, mais Jérusalem seule qui a été frappée d’anathème. On explique Elie, le prophète Elie, de S. Jean-Baptiste. La personne d’Elie est si bien désignée dans le texte original et dans toutes les versions, qu’on n’y peut rien ajouter qui la désigne davantage, et néanmoins cette personne d’Elie est le seul Jean-Baptiste. Voilà ce qu’on dit d’un côté. De l’autre côté, on trouve dans la prophétie un sens littéral, clair, qui ne se dément point, qui est formé par la lettre même du texte original, qui est conforme à ce que Jésus-Christ et S. Paul nous apprennent des desseins de Dieu sur les dernières destinées du monde. N ’est-ce pas résister à l’évidence et renoncer aux usages du bon esprit que de douter encore?

Il y a des esprits naturellement durs et qu’on peut nommer esprits rétifs, qui ne se rendront jamais, quoique vous les mettiez hors d’état de répondre. Ce n’est point pour ceux-là qu’on fait des livres.
Mais j’en ai vu d’autres, esprits sensés d’ailleurs, qui sur la matière présente ne prenaient seulement pas la peine d’écouter. Il suffit, disaient-ils, qu’il s’agisse d’une prophétie; dès-lors le parti le plus sage est de douter, car il n’y a que l’événement qui fasse bien entendre les prophéties.

Mais tous les hommes qui ont vécu dans l’intervalle des prophéties et de leur accomplissement et qui n’ont pas jugé à propos de s’envelopper dans ce doute, sont-ce des hommes qui ont manqué de sagesse ? Prenons garde à quoi nous mène cette sagesse. Elle nous mène à penser que c'est hors de propos que Dieu a parlé dans ses prophètes plusieurs siècles avant le dénouement des prophéties, puisque la prophétie devient toujours plus obscure à mesure que les temps s’éloignent. Elle nous mène à penser que c’est encore plus mal à propos que ces prophéties ont été adressées aux hommes pour être lues jusqu’à leur accomplissement.

Car à quoi bon lire des prophéties qu’on ne peut entendre? N’eût-il mieux été de parler aux prophètes seuls, et ensuite de fermer la prophétie jusqu’au temps de l'accomplissement? Elle nous mène à penser que les Juifs n’étaient point coupables d’ignorer les vrais caractères du Messie ; de douter s’il serait un libérateur des maux de ce monde ou des maux éternels. Elle nous mène à penser que la Synagogue interrogée par Hérode où devait naître le Messie, eût été sage de répondre : « Nous n’en savons rien ; une prophétie parle de Bethléem, une autre semble indiquer Nazareth. Nous ne nous mettons pas en peine de déchiffrer les prophéties. » Que de même les Scribes interrogés quand viendrait le Messie, eussent été sages de répondre : « Nous ne nous piquons pas de fixer les temps marqués dans les prophéties. Pour savoir quand le Messie viendra, nous attendons qu’il soit venu. » Qu’ainsi Notre-Seigneur usait de trop de rigueur envers la Synagogue quand il se plaignait qu’on savait bien pronostiquer l’état du ciel pour le lendemain, mais qu’on ne savait pas examiner les signes des temps. Ceux à qui je parle n’ont-ils pas lieu de trouver étrange que les Juifs, ayant les miracles et la doctrine toute céleste du Sauveur, pour apprendre à le connaître, le Sauveur ait encore exigé d’eux qu’ils examinassent les signes des temps et qu’ils approfondissent les prophéties ?

On dira qu’il s’agissait pour le Juif d’un point capital, et qu’il n’en est pas de même de l’avènement d’Elie. Je le crois bien. Mais la maxime que la prophétie n’attend que des respects jusqu’au temps de son accomplissement, et qu’il est sage de n’y point pénétrer, en est-elle moins contraire à cet esprit que le Sauveur souhaitait de trouver dans les docteurs de la Synagogue? N’y a-t-il d’ailleurs rien de capital dans les Ecritures que ce que l’homme ne peut ignorer, sans compromettre son salut éternel ? Tout ce que Dieu a révélé aux saints prophètes pour être la nourriture de notre esprit et nous consoler dans cet exil, sera-t-il toujours sage de n’en faire qu’un objet de doute et d’indifférence? Que du moins sur ce parti sage on ne prétende pas appuyer le doute, ni en faire la loi aux autres. Un doute sans examen ne nous prouve que l’indifférence ou l’incapacité de celui qui doute, et assurément il ne prescrira pas contre la lumière qui rejaillit sur un texte après qu’on l’a bien examiné. Ainsi nous sommes toujours en droit de conclure de nos explications précédentes que le texte du prophète Malachie tout seul étant lu avec attention, ne nous laisse aucun doute sur l’avènement d’Elie. C’est tout ce que nous demandons jusqu’à présent.


(à suivre...)
Mercè
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Message par Mercè »

§2.
Examen du texte de l’Ecclésiastique, ch. 48, versets 4. 10. 11. 12.


«Quelle gloire, ô Elie, vous êtes-vous acquise par vos miracles... vous qui avez été destiné pour apaiser la colère du Seigneur par des jugements que vous exercerez au temps prescrit pour réunir le cœur du père au fils et pour rétablir les tribus de Jacob, bienheureux ceux qui vous ont vu et qui ont été honorés de votre amitié. Car pour nous, nous vivrons seulement pendant cette vie, mais notre nom ne vivra pas de même après notre mort. »


Cette version française que j’ai prise, selon ma coutume, d’un de nos meilleurs traducteurs (Ndlr: Dom Calmet), ne rend pas fidèlement le texte grec qui nous tient lieu d’original, le chaldaïque étant perdu. Il y a dans le grec : « Vous qui avez été écrit et couché sur le rôle. »
L’Ecclésiastique nous parle d’Elie, comme d’un homme qui est écrit sur le livre de la prophétie, et il conduit ses expressions sur celles du prophète Malachie. C’est ce qu’un traducteur devait faire sentir dans la version comme a fait le traducteur latin : Qui scriptus es.
Notre traducteur ajoute : Par des jugements que vous exercerez au temps prescrit. Dans ce peu de paroles il y a deux fautes importantes. Car le mot grec ne signifie point jugements; mais réprimandes, ou preuves convaincantes. Le traducteur ne devait pas copier la faute du latin. Que vous exercerez, est une nouvelle faute ajoutée à celle du latin. Car le latin, non plus que le grec, n’attribue point à Elie des jugements. Il dit seulement que ces jugements auront leur temps, in judicis temporis. Ce n’était pas des jugements qu’il fallait donner à Elie, mais des convictions ou des répréhensions. Enfin le traducteur français omet deux mots grecs aussi bien que le latin. Ces mots expriment que la colère éclatera bientôt, et on peut les traduire, « avant que la colère devienne une fureur. »
La traduction étant donc réformée sur le grec, l’auteur sacré nous dit : « Quelle gloire, ô Elie, vous qui êtes marqué dans le livre de la prophétie pour reprendre et convaincre dans les temps prescrits pour apaiser la colère avant qu’elle éclate. »

Ces deux mots, dans les temps prescrits, donnent lieu à trois remarques importantes :
1re remarque. La préposition dans, telle qu’elle est dans le grec avec un accusatif sert toujours dans le livre de l’Ecclésiastique à marquer un temps à venir.
2ème remarque. Le mot temps dans le grec désigne un temps propre et qu’on destine à une œuvre qui lui convient.
3ème remarque. Ce pluriel, les temps, sans rien qui le détermine, est un hébraïsme qui marque un temps, dont on ne veut point fixer l’époque ni la durée.

Suivant la première remarque, on voit déjà que l’Ecclésiastique ne nous parle point ici de ce qu’a fait Elie, mais de ce qu’il doit faire ; qu’il porte nos pensées dans l’avenir, et qu’il annonce un ministère pour lequel Elie est couché sur le rôle, et dont il faut attendre le temps et le succès.
Suivant la seconde remarque, le temps de la mission d’Elie sera un temps propre, et non par conséquent du choix d’Elie, mais du choix de celui qui règle les temps et qui a fait la destinée d’Elie. C’est à quoi ne prenaient point garde les Juifs du temps du Sauveur, qui s’imaginaient qu’Elie vient quand on l’appelle. D’autres plus modernes ont poussé la rêverie jusqu’à croire qu’Elie vient tous les jours de Sabbat et toutes les fois qu’on initie un prosélyte.
Suivant la troisième remarque, les temps sans époque, ni durée, marquent le temps dont Dieu s’est réservé la connaissance. Mais ce temps est certainement le même que le prophète Malachie annonce. Car ici c’est un temps qui vient avant que la colère éclate, et dans Malachie c’est un temps qui vient avant le grand et terrible jour. C’est, comme on voit, la même époque dans les deux auteurs sacrés.

C’est-à-dire que jusqu’à présent l'Ecclésiastique est tout à fait conforme au prophète Malachie ; qu’il n’y a rien dans son texte qui nous arrête à saint Jean-Baptiste ni à Jérusalem; rien qui ne marque Elie lui-même, rien qui ne porte notre attention vers les derniers temps du monde.
Néanmoins voici ce que nous dit un commentateur savant et catholique. « On peut supposer que l’Ecclésiastique nous parle selon l’opinion qui passait communément de son temps; savoir que, sur les paroles de Malachie que cet auteur sacré avait en vue, Elie devait venir en personne avant le Messie, quoique cela ne dût point s’accomplir en lui-même. » Ce sont les propres paroles de Jansénius de Gand.

Je demande à Jansénius si cet homme qui recevait d’en haut assez de lumières pour composer un livre canonique, n’avait pas le don d’entendre un prophète ? Que si Jésus fils de Sirach entendait bien Malachie, comment peut-on supposer qu’il ne nous parle que d’après une opinion du peuple, et qu’il donne cours à cette erreur dangereuse, qu’Elie lui-même doit venir avant le Messie ? Aucun savant n’a pu goûter ce commentaire de Jansénius ; et sa faute est d’autant plus étonnante que cet évêque prétend que tout ce qui est dit d’Elie dans le texte de l’Ecclésiastique convient parfaitement à saint Jean-Baptiste. Car si c’est Jean-Baptiste que l’auteur sacré envisage, à quel propos supposer qu’il nous vienne réchauffer une opinion populaire?
On peut accorder à Jansénius que plusieurs traits du portrait d’Elie, tel que l’Ecclésiastique nous le dépeint, peuvent convenir à saint Jean-Baptiste, mais d’en conclure, comme l’a fait cet évêque, que l’auteur sacré ne nous oblige pas d’attendre Elie lui-même, n’est-ce point s’écarter des règles?

Premièrement c’est d’Elie lui-même que l’Ecclésiastique a parlé jusqu’à l’endroit que nous examinons. Jansénius ne le nie pas.
Secondement, pourquoi Jansénius passe-t-il tout d’un coup du sens littéral d’Elie au sens figuré de Jean-Baptiste? C’est une règle inviolable que le sens littéral continue toujours, quand toute la teneur du texte n’a rien qui le démente. « Mes frères, qu’il me soit permis de vous dire touchant le patriarche David, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et que son sépulcre est encore aujourd’hui parmi nous. » Saint Pierre fait remarquer aux Juifs que le verset du psaume 15 : « Vous ne permettrez pas que votre saint éprouve la corruption,» ne pouvant convenir à David, le psaume dans la totalité ne peut s’entendre de David seul, mais qu’il regarde le Messie que représentait David. Est-ce là le modèle qu’a suivi Jansénius? Elie, bien loin d’éprouver la pourriture, comme David, n’est pas seulement entré dans la tombe; les Juifs n’en ont jamais douté. Il n’y a donc rien qui détache la personne d’Elie du sens littéral. Un homme qui n’est point mort et qu’assurément Dieu n’a pas réservé inutilement, n’est pas un homme qui ne puisse reparaître un jour dans le monde. Ainsi, rien qui nous oblige de regarder comme un pur emblème de Jean-Baptiste des paroles qui peuvent toujours concerner Elie. Nous ne devons jamais nous détacher du fil de la lettre, si l’auteur sacré ne le rompt lui-même; autrement l’Ecriture ne sera plus pour nous qu’un labyrinthe; car c’est ce fil tout seul qui nous conduit; c’est ce fil qu’ont perdu les nouveaux allégoristes.
Comment prouve-t-on, par exemple, à un Woolston que les miracles de Jésus-Christ sont de vrais miracles et non point des miracles allégoriques. C’est en lui montrant que l’histoire de ces miracles, telle qu’elle est rapportée par les Evangélistes, ne présente aucune des absurdités que cet extravagant génie croit y voir. Pour le montrer, on consulte la lettre des quatre Evangélistes. On la suit et on ne l’abandonne jamais, tant que les récits de l’Evangile peuvent avoir un sens littéral.
Si c’est le Sauveur qui parle, on prend à la lettre soit la permission qu’il donne aux démons de se jeter dans des pourceaux, soit le commandement qu’il fait aux morts de ressusciter. Car ces ordres du Sauveur entrant naturellement dans la suite du discours, et n’étant point rapportés à titre de paraboles, ils font partie nécessaire du sens littéral. Woolston ne s’est égaré qu’eu quittant la lettre avant que d’être au bout du fil.

Jansénius ne devait donc point nous dire que le texte de l’Ecclésiastique ne nous oblige pas d’attendre Elie. Il nous y oblige, si Elie n’est pas exclu de la lettre, et Jansénius devait nous montrer quel endroit ne pouvait plus convenir à Elie.

Mais écoutons parler un autre commentateur. C’est le savant Jésuite Alcazar.
Le but de l’Ecclésiastique est de faire entrer la prophétie de Malachie dans l’éloge d’Elie. Tout le monde en convient. Mais il ne s’ensuit pas que l’Ecclésiastique vît la personne d’Elie dans la prophétie; il pouvait n’y apercevoir que Jean-Baptiste, et sur cela former l’éloge d’Elie. Car y a-t-il rien de plus glorieux pour Elie que de voir le précurseur du Très-Haut annoncé sous le nom d’Elie ?

Pour développer cette objection qui est singulière, supposons un moment que quelqu’un empruntant des paroles de Jérémie et d’Ezéchiel, en compose cet éloge : « Quelle gloire pour vous, ô David, vous qui êtes marqué dans le livre des prophètes pour rassembler les brebis de Jacob et pour en être le pasteur, afin qu’elles ne soient qu’un peuple sur la terre, et qu’elles suivent le Seigneur dans tous les temps !»
Cet éloge, peut-on dire, est dans le goût de celui d’Elie. Si l’Ecclésiastique avait loué ainsi David, il n’y a personne qui ne vît que c’est un éloge du Messie sous le nom de David. Or qui nous empêche de prendre ainsi l’éloge d’Elie ? L’Ecclésiastique ne pouvait-il pas annoncer Jean-Baptiste sous le nom d’Elie pour faire honneur à Elie, comme dans cet éloge supposé on annonce le Messie sous le nom de David pour faire honneur à David ?

Je réponds d’abord que l'objection ne peut être que telle qu’on nous la donne. On ne prétend pas que la pensée qu’elle attribue à l’Ecclésiatique soit l’unique pensée qu’il pût avoir, on dit seulement qu’elle présente une explication raisonnable des paroles de l’auteur sacré, et que cette explication pouvant être mise en parallèle avec la nôtre, il y a toujours lieu de douter si l’Ecclésiastique en composant son éloge sur les termes de Malachie, a vu dans ce prophète ou Elie ou Jean-Baptiste. Mais une simple hypothèse prescrira-t-elle contre le vrai sens du prophète? Le sens qu’on doit donner à l’Ecclésiastique ne dépend-il pas du sens qu’on doit avoir dans le prophète? L’auteur sacré a conduit sa plume sur celle de Malachie. Alcazar en convient. Il n’a point eu une simple opinion sur le sens de la prophétie, comme nous l’a dit Jansénius. Il y a vu un sens fixe. Il y a vu fixement ou la venue du véritable Elie ou celle de Jean-Baptiste, peut-être tous les deux. Ainsi quand le texte de l’Ecclésiastique serait douteux, il est certain que l’auteur sacré avait une pensée où le doute n’entrait pas, et qui était conforme au sens du prophète; c’est-à-dire que l’Ecclésiastique lui-même nous renvoie au prophète. Car il n’a pas prétendu apparemment que son texte devenant douteux, celui de Malachie le devînt aussi. La difficulté n’est donc rien du tout si l’on ne prouve auparavant que le texte de Malachie est douteux.

Mais la pensée qu’on prête à l’Ecclésiastique, est-elle digne de l’auteur sacré ? D’abord je n’y vois rien qui approche du goût que l’auteur sacré a mis dans ses éloges. On n’y en voit pas un seul dans le genre de celui qu’on prétend qu’il a fait d’Elie. Cependant les occasions ne lui manquaient pas. Pourquoi, par exemple, n’a-t-il point loué ainsi David ? N’était-ce pas, comme on vient de dire, un grand éloge pour David que de faire entrer dans son panégyrique les prophéties qui annonçaient le Messie sous le nom de David ? Un tel éloge de David eût été, à ce qu’il semble, très-bien placé. Car les Juifs étaient accoutumés à s’entendre annoncer le Messie comme un nouveau David. Ils auraient bien entendu cet éloge et n’y auraient jamais pris le change. En est-il de même d’un panégyrique de Jean-Baptiste sous le nom d’Elie? Les Juifs connaissent deux David, mais ils ne connaissent qu’un seul Elie. La lettre de l’Ecriture ne leur en montrait point deux. Comment donc auraient-ils entendu un éloge emblématique d’un inconnu sous le nom d’Elie ? N'est-ce pas là un fonds impénétrable pour le Juif? Afin de le pénétrer, il faut que le Juif distingue d’avec Elie ce grand personnage qui est annoncé sous son nom, qu’il sache du moins que ce n’est pas Elie lui-même. Comment le saura-t-il? Malachie seul le pouvait apprendre. Car ce prophète, est le seul qui annonce un Elie pour les temps à venir. Mais y a-t-il rien dans la lettre de Malachie qui apprenne au Juif qu’il viendra un autre Elie qu’EIie lui-même ? (Nous ne parlons ici que du sens littéral.) Y a-t-il rien qui distingue deux Elie, comme les prophètes avaient distingué deux David, l’un déjà mort et enseveli, l’autre qui naîtrait un jour et ne verrait point la corruption ?

La conséquence de tout ceci est que l’Ecclésiastique aura composé ce bel éloge d’Elie pour se rendre inintelligible. Ce n’est pas tout. L’Ecclésiastique aura même trompé le Juif.
Le peuple juif, contemporain de Jésus, fils de Sirach, attend le véritable Elie. Il voit un homme inspiré d’en-Haut lui parler d’Elie comme a fait un prophète. Il le voit rappeler les expressions mêmes du prophète, sur lesquelles il fonde son attente; il le voit n’y rien ajouter qui redresse son attente si elle est fausse. Peut-il ne point juger que l’écrivain sacré, qui lui parle, donne lui-même en plein dans cette attente ?

Ne dites pas que l’Ecclésiastique a bien pu faire ce que Malachie avait fait avant lui. Car c’est là supposer ce qu’on doit prouver. C’est nous renvoyer de Malachie au fils de Sirach, au lieu que le dernier nous renvoie au premier. Mais dans ce cas même, vous aurez deux auteurs sacrés à justifier au lieu d’un seul. Lorsqu’un auteur sacré nous parle
lui-même et de son propre fonds, ce n’est point à nous de lui demander compte de la conduite qu’il a tenue dans son ouvrage. Mais si c’est nous qui le faisons parler, je veux dire si la pensée que nous lui prêtons n’est pas une pensée unique et nécessaire à son discours, alors c’est à nous de justifier ce que nous lui faisons dire. Or comment justifiera-t-on le prophète Malachie lui-même ?

Les prophètes qui ont annoncé le Messie sous le nom de David savaient bien que les Juifs ne s’imagineraient pas que David pût ressusciter un jour pour accomplir dans lui-même ce qu’ils prédisaient d’un autre David. Il n’y avait rien dans les livres saints qui pût faire soupçonner une résurrection future de David. Mais ici Malachie sait qu’Elie n’est point mort ; il sait que tout Israël le sait aussi bien que lui, et qu’Elie n’est point regardé comme un homme hors d’état de reparaître dans le monde. Comment donc choisit-il le nom d’Elie pour annoncer la venue d’un autre homme qui est inconnu et qu’il ne fait point connaître ? Le Juif peut-il ne s’y pas tromper ? Voilà un prophète qui nous apprend qu’Elie viendra avant le grand et terrible jour. II nous parle du prophète Elie. Ce prophète n’est point mort, et nous ne connaissons point d’autre Elie. C’est donc Elie lui-même qu’il faut attendre, et c’est pour cela qu’il est réservé. Y a-t-il un seul mot dans l’Ancien Testament qui puisse détourner la conséquence ? Si Malachie ne voulait pas tromper le Juif, il devait, pour annoncer Jean-Baptiste, choisir le nom d’un grand homme d’Israël, qu’on sût être bien mort et hors d’état de se relever du tombeau. C’est ce qu’avaient fait avant lui les autres prophètes lorsqu’ils choisissaient le nom de David pour annoncer le Messie.

On vient de voir que l’objection fait parler les auteurs sacrés sans droiture. Je vais montrer en peu de mots qu’elle ne fait point d’honneur au génie de son auteur.
On commence par supposer que l’Ecclésiastique n’a point vu la venue du véritable Elie dans le prophète Malachie. Pourquoi ne l’y a t-il point vue ? Il n’y en peut avoir d’autres raisons sinon que la lettre de la prophétie ne permettait pas de l’y voir. C’est-à-dire qu’on commence par supposer dans Malachie un sens exclusif de la venue d’Elie ; tandis qu’on n’ose encore le placer dans l’Ecclésiastique. On fixe le sens d’une prophétie qui a servi de modèle à son imitateur, tandis que le texte de l’imitateur est encore indécis, et que le sens qu’on lui donne est seulement un pur sens d’hypothèse.

L’auteur de la difficulté suppose encore que l’Ecclésiastique a jugé que le précurseur du premier avènement serait semblable à Elie, et que c’est pour cela qu’il l’a annoncé sous le nom d’Elie. Mais comment l’Ecclésiastique pouvait-il juger sur la prophétie que le précurseur du premier avènement serait semblable à Elie? La prophétie annonce-t-elle rien de semblable à ce qu’avait fait Elie? Elie avait-il annoncé un grand et terrible jour ? avait-il fait en Judée quelque réunion célèbre de pères et d’enfants, et d’enfants et de pères? Si Elie n’a rien fait de tel, et qu’on annonce sous son nom un autre homme qui fera tout ce que n’a point fait Elie, comment cette annonce peut-elle apprendre que l’un sera semblable à l’autre? Dira-t-on que Jésus fils de Sirach fit en lui-même ce raisonnement, qu’un homme ne serait pas appelé Elie s’il ne devait ressembler à Elie? Mais c’est encore supposer que l’Ecclésiastique ne voyait point le véritable Elie dans la prophétie. Car un homme qui l’y aurait vu, n’aurait pas fait des raisonnements pour savoir comment Elie qui ne doit point venir, prête son nom à un homme qui viendra. L’Ecclésiastique n’a point fait de pareils raisonnements. Il a vu d’une vue claire et divine ce que devait faire Elie; il a ajouté au ministère d’Elie de nouveaux traits qui ne sont pas dans la prophétie ; preuve bien sensible que l’Esprit qui le conduisait était bien différent de celui qui l’a fait si mal raisonner dans ses commentaires.

La difficulté étant si mal assortie de tous les côtés, n’a donc plus l’air que d’une défaite. Tel est le sort de toutes les hypothèses qu’on invente pour éluder la vérité quand elle vous presse. On se retire dans un asile parce qu’on est poursuivi, mais on n’y tiendra pas longtemps, parce que les hypothèses ont été mises en avant sans avoir été bien examinées.
« Heureux ceux qui vous auront vu et qui ont été honorés de votre amitié. »
Être honoré de l’amitié est une expression de politesse et de beau langage qui n’a point d’exemple dans les livres saints. Ce n’est point du côté de l’honneur que les auteurs sacrés vous font envisager l’amitié des Saints. Ainsi je ne doute nullement qu’on ne doive traduire : Qui se sont endormis dans votre amitié. C’est ce qu’on lit dans le manuscrit de Complut. Entre les deux leçons il n’y a qu’une demi-lettre de différence.
Ces paroles de l’Ecclésiastique regardent le passé et non l’avenir. Elles félicitent les vrais adorateurs qui ont été amis d’Elie pendant qu’il vivait en Israël, et non pas ceux qui vivront quand il reviendra dans le monde. Il est vrai qu’on pourrait traduire : « Heureux ceux qui vous auront vu et qui se seront endormis.. etc. » Mais en traduisant ainsi, l’auteur sacré ne peut avoir eu en vue saint Jean-Baptiste. Quels disciples seront morts dans l'amitié d’un homme qu’Hérode a fait mourir dès l’entrée de son ministère! Ainsi cette dernière traduction, si on l’adopte, ne peut être que favorable au retour d’Elie.


« Mais notre nom ne vivra point de même après notre mort. »
Cette fin de discours n’est point dans le grec, et ce n’est apparemment qu’une glose montée sur ce prétendu honneur qui rejaillit d’Elie sur ses amis et qui disparaît dans la véritable leçon du manuscrit de Complut.

Il résulte des observations que nous avons faites, que l’Ecclésiastique a toujours parlé selon la lettre du véritable Elie ; que le fonds du texte porte sur l’avenir ; que cet avenir est le même qui est représenté dans le prophète Malachie ; que si l’Ecclésiastique a su qu’il y aurait un Elie précurseur du premier avènement, cet Elie n’est qu’en second dans son discours.
Je ne doute nullement que l’auteur sacré n’ait eu connaissance des deux avènements et des deux précurseurs. S’il n’a point montré le premier à découvert, c’est parce que Malachie ne l’avait point fait lui-même, et que le même Esprit qui parlait dans les prophètes ses prédécesseurs, l’a porté à ne point rompre les sceaux avant le temps.


(à suivre...)
Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

Message par Mercè »

§3.
Examen du texte de S. Luc, ch. 1, versets 16 et 17.


« L’Ange dit à Zacharie : Il convertira plusieurs des enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu, et il marchera devant lui dans l’esprit et dans la vertu d’Elie pour réunir les cœurs des pères aux enfants, et les incrédules à la prudence des justes, pour préparer au Seigneur un peuple parfait. »


Nous voici maintenant au grand point de toutes les difficultés, je veux dire aux applications qui se trouvent dans l'Evangile de la prophétie de Malachie, à la personne et au ministère de S. Jean-Baptiste.

Les adversaires de l’avènement d’Elie qui tout à l’heure étaient obligés de se tenir sur la défensive quand nous les attaquions par les deux textes de l’Ancien Testament, font des textes du Nouveau leurs armes offensives, et chacun y croit voir son sentiment. Ceux qui nient absolument qu’Elie soit encore à venir, s’efforcent de nous prouver par l’Evangile que le même Elie qui doit venir selon le prophète, est celui qui est venu selon l’Evangile, et qu’il n’y a point d’autre avènement dans les textes du Nouveau Testament, que celui de Jean-Baptiste. Les autres qui se contentent de douter, voudraient nous persuader que toutes les applications que l’Evangile fait du ministère d’Elie à celui de Jean-Baptiste se trouvent tellement conçues qu’on n’en peut tirer aucune évidence. Nous les entendrons parler tous à mesure que les textes leur paraîtront favorables.

Mais ne pourrait-on point dire aux derniers que la persuasion devrait être déjà formée pour eux ? Voilà deux ou plusieurs textes de l’Ecriture dont les uns sont clairs, les autres équivoques. Abandonnerons-nous la clarté des premiers pour nous envelopper dans l’obscurité des derniers? La lumière vient des Ecritures, les ténèbres viennent de nous. Un texte ne nous paraît douteux que parce que nous ne pouvons pas l’approfondir. Il nous paraît clair quand la lumière sort du texte et que, l’ayant bien examiné, on ne peut se refuser à l’évidence. Est-ce donc ici à nos ténèbres de protester contre la lumière des Ecritures, ou à la lumière de dissiper les ténèbres? Nous avons vu qu’il n’y a point d’obscurité dans la prophétie touchant la personne d’Elie. Si vous n’entrez pas dans les discussions grammaticales qui le prouvent, et qui sont pourtant des préalables nécessaires pour connaître le vrai sens des Ecritures, vous avez pour témoin du vrai sens d’Elie toute l’antiquité Judaïque.

Les Juifs du temps de Malachie, les savants qu’a produit la synagogue depuis le temps de Malachie jusqu’au temps du Sauveur entendaient l’hébreu aussi bien que nous. Ils pouvaient juger et condamner les Septante, si en traduisant Elie de Thesbé, ils avaient fait une infidélité au texte hébreu; non seulement ils ne l’ont point fait, mais ils ont fondé leur attente sur ce texte même. Enfin l’attente du véritable Elie n’a jamais été clairement condamnée dans l’Evangile. Jamais le Sauveur n’a dit que Jean-Baptiste était le prophète Elie. Je demande s’il est raisonnable d’opposer quelques doutes à une telle évidence.


« Il convertira plusieurs des enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu. »

Je trouve des commentateurs qui remarquent que Jean-Baptiste a converti plusieurs, mais non pas tous les enfants d’Israël.
Cette courte remarque paraît enfermer deux méprises. Car premièrement on ne doit point presser le mot plusieurs. Deux versets plus haut l’Ange avait dit : Plusieurs se réjouiront à sa naissance; et l’Ange avait parlé comme nous parlons nous-mêmes, quand nous disons que des réjouissances sont universelles. Alors nous ne pensons ni aux ennemis du bien public qui ne se réjouiront pas, ni à d’autres qui ne pourront se réjouir. Cette manière de s’énoncer est de toutes les langues et principalement de la langue Chaldaïque ou Syro-Chaldaïque. C’était la langue maternelle de Zacharie, celle par conséquent dont usa l’ange Gabriel. S. Luc en traduisant les paroles de l’Ange, y a laissé le goût de la langue originale. En prenant donc le mot plusieurs dans le sens indéfini qu’il doit avoir, la seconde méprise est qu’en traduisant, convertira, on entend une conversion pleine et entière. Car S. Jean-Baptiste a-t-il converti de la sorte plusieurs, c’est-à-dire une grande multitude des enfants d’Israël ? Une multitude innombrable venait à son baptême des environs du Jourdain, de Jérusalem, de toute la Judée : combien lui en est-il resté de disciples ? Le Sauveur en avait alors un très-petit nombre ; néanmoins c’en était plus que n’en avait Jean-Baptiste.

Peut-être pourrait-on croire que beaucoup de Juifs se convertissaient demeurant chez eux, et sans se mettre à la suite du précurseur, mais tout ce prétendu grand nombre disparaît dès que Jésus-Christ ouvre sa mission dans la Judée. Car loin que le Sauveur soit accueilli par cette multitude de Juifs déjà convertis, on le voit paraître comme un homme tout nouveau, et comme s’il n’eût point été annoncé. II ne vient à lui que deux ou trois disciples de Jean-Baptiste qui ne savent pas même où il demeure. En prenant donc le mot convertir au sens d’une conversion pleine et véritable, on est réduit à entendre par le mot plusieurs une petite poignée d’hommes qui profitent en secret du ministère de Jean-Baptiste, mais ce petit nombre n’embrasse pas l’universalité que l’Ange met dans son discours. Il paraît donc qu’on le met dans la contradiction.

Le mot grec qu’on a coutume de traduire convertira, signifie tourner vers un objet, attirer l’attention ou l’affection des hommes. C’est uniquement ce que l’Ange exprime en parlant à Zacharie. Il lui apprend que son fils sera envoyé de Dieu pour tourner ou attirer l’attention du peuple d’Israël vers ce grand Messie qu’on attendait dans la Judée. Et telle est l’idée que S. Jean-Baptiste nous donne lui-même de son ministère. « Je suis venu, dit-il, afin qu’il soit manifesté dans Israël. »

Je sens bien qu’on me demande pourquoi j’attache deux idées différentes aux termes de Malachie et à celui de l’Ange.

Ceux qui ont pris garde au texte hébreu du prophète et à la version des Septante, voient assez ce qu’il faut répondre, Malachie nous fixe à l’idée d’un retour et d’un retour universel; car il ne met point de restriction dans les termes de la prophétie. Mais dans S. Luc, la notion du terme de l’Ange ne présente ni un retour, ni une conversion pleine et entière ; et l’événement n’y répondrait pas. Les paroles de l’Ange sont même si mesurées dans la suite qu’elles éloignent tout à fait cette dernière idée ; l’Ange dit, pour préparer un peuple : c’est seulement pour préparer. L’Ange continue, un peuple, non parfait, comme le feraient croire les versions latine et française, mais un peuple disposé à le recevoir. C’est ce que le traducteur de Mons a observé dans la note. Il ne semble donc pas qu’on doive pousser plus loin l’expression de l’Ange.


« Il procédera dans l’esprit et dans la vertu d’Elie. »

Pour bien faire sentir quelle est la propriété ou la juste valeur de cette expression, dans l'esprit et dans la vertu d'Elie, je commence, si on le trouve bon, par remarquer ce qu’elle ne signifie pas.
D’abord elle ne signifie pas : Il sera Elie. L’esprit de Dieu revêtit Gédéon, Amazaï, Elysée, Zacharie, ces façons de parler ne nous enseignent point qu’Elysée fut Elie ; que Gédéon, qu’Amazaï, que Zacharie fussent l’Esprit de Dieu. Si quelqu’un nous annonçait qu’un jour paraîtra dans le monde un homme qui aura l’esprit et la vertu de l’Antéchrist, entendrait-on que ce sera l’Antéchrist lui-même ? On voit bien que ce serait abuser des termes.

Ensuite cette expression ne signifie point : « Il aura des mœurs et des qualités semblables à celles d'Elie. » Lorsque Dieu fit part de l’esprit de Moïse aux 70 sénateurs d’Israël, ce ne furent point les qualités de Moïse qui passèrent en eux. Ces hommes étaient déjà sages et habiles quand ils furent choisis. Cela est expressément marqué dans le Deutéronome, et il n’y a rien dans l’Ecriture qui nous apprenne que ces sénateurs aient jamais atteint aux grandes qualités de Moïse. Moïse leur donne dans la suite des avis importants, et qu’ils ne méritaient pas, s’ils avaient été tels que lui-même. Aussi n’est-ce point là le goût de la langue que parlait l'Ange à Zacharie. Dans cette langue le mot qui signifie Esprit ne dénote point comme dans la nôtre un état fixe de l’esprit et du cœur, ni ce qu’on appelle les qualités, le caractère ou l’esprit d’un homme. Il signifie au sens propre le vent, et n’est pas moins variable dans ses usages, que le vent l’est dans la nature. De là vient que l’apôtre S. Paul né hébreu et parlant presque toujours hébreu, même en grec, ne manque point de joindre au propre mot esprit une autre mot qui en fixe la durée, lorsqu’il veut parler d’une qualité ou d’un état fixe et permanent. Le mot vertu qui vient après dans le discours de l’Ange, ne marque point non plus une qualité habituelle. Il signifie la force, et n’y attache point une idée de qualité ni de caractère.

Il suit de ce que je viens de dire que si l'Ange a bien expliqué sa pensée comme on n’en doute pas, la lettre de son discours n’appuie point sur les mœurs et sur les qualités de Jean-Baptiste. Et prenons garde que l’Ange les avait marquées auparavant : « Il ne boira point du vin, ni rien de tout ce qui peut enivrer, et il sera rempli du Saint-Esprit dès le ventre de sa mère. » Ces paroles ont déjà fait le portrait le plus avantageux de S. Jean-Baptiste. Et ce n’était assurément pas enchérir sur cet éloge que d’ajouter que Jean-Baptiste
aurait les qualités d’Elie. Enfin, ces qualités n’étaient-elles l’esprit que d’Elie? Elie était-il seul entre les prophètes, qui ait parlé avec force aux rois de la terre ? Un prophète l’a fait du temps d’Elie même, l’Ange ne peut donc pas appeler un esprit d’Elie par excellence des qualités qu’ont eues bien d’autres qu’Elie.

Après ces préliminaires sur ce que les paroles de l’Ange ne signifient pas, le livre des Rois va commencer à nous apprendre ce qu’elles signifient. « Je vous prie que votre double esprit repose sur moi. » Ne croyons pas que le zèle d’Elie fût encore à passer dans Elisée, mais écoutons ceci : « Elisée frappa les eaux avec le manteau d’Elie. Les eaux ne furent point divisées, et Elisée dit : où est donc le Dieu d’Elie? » Elisée ne juge point que l’esprit d’Elie ait passé dans lui, tandis que le Jourdain ne lui ouvre point un passage. Il frappa les eaux une seconde fois, et elles se partagèrent, et il passa au travers : ce que voyant les enfants des prophètes, ils s’écrièrent : « l’esprit d’Elie repose sur Elisée. »Tel est le jugement qu’ont porté les enfants des prophètes. Elie avait frappé les eaux de son manteau et elles s’étaient divisées. Le disciple d’Elie frappe les eaux avec ce manteau et les eaux se divisent encore. A cette œuvre qui avait été singulière à Elie, et qui devient personnelle à Elisée, les prophètes jugent que l’esprit d’Elie a passé dans Elisée ; c’est-à-dire que l’esprit d’Elie dans la bouche de l’Ange, sera une œuvre singulière dans Elie, et qui deviendra personnelle à Jean-Baptiste, et qu’à cette œuvre on connaîtra que l’esprit d’Elie est donné à Jean-Baptiste.

Or, quelle est cette œuvre d’Elie? Remarquons d’abord que c’est une œuvre et non pas toute œuvre d’Elie. Elisée n’a point fait tout ce qu’avait fait Elie. Aussi n’est-ce point là ce que dit l'Ange. Il ne dit pas : « Votre fils arrêtera la pluie, il fera descendre le feu du ciel, il ressuscitera un mort. » Jean-Baptiste ne devait rien opérer de semblable. Car ce n’était point vers lui-même, c’était vers le Seigneur Dieu d’Israël qu’il devait tourner l’attention de son peuple. Mais l’Ange poursuit : l'esprit d'Elie pour convertir le cœur des pères aux enfants. Mais Elie a-t-il accompli ce ministère pendant son séjour sur la terre? Ecoutons Elie lui-même : « Seigneur, tout Israël vous abandonne. Ils ont démoli vos autels, ils ont mis à mort vos prophètes et ma vie n’est plus en sûreté. » Est-donc là, direz-vous, comment Elie a converti le cœur des pères aux enfants ? L’ange Gabriel vient-il apprendre à Zacharie que son fils aura l’esprit d’Elie pour faire ce que n’a point fait Elie? Le lecteur attentif le doit voir.
Car si Elie n’a point fait sur la terre ce que Jean-Baptiste va imiter de son ministère, il est donc clair qu’il le fera dans la suite des temps, et que l’Ange considère Elie, non tel qu’il est représenté dans l’histoire sacrée, mais tel qu’il est annoncé dans la prophétie, qu’ainsi :
    Les qualités personnelles de Jean-Baptiste ne sont entrées dans le discours de l’Ange que de la même manière qu’elles ont pu entrer dans la prophétie ; qualités non exprimées, mais sous-entendues, comme on le verra bientôt.
      Que le grand objet du discours de l’Ange est de présenter Elie, et que c’est pour cela même que l’Ange a soin de rappeler les termes de la prophétie.
        Que l’Ange établit en même temps une ressemblance du ministère d’Elie à celui de Jean-Baptiste, ressemblance et non identité de ministère, puisque l’Ange ne dit pas, il sera Elie annoncé par le prophète, mais seulement il aura l’esprit d’Elie, c’est-à-dire aura un ministère semblable à celui d’Elie.
          Que la ressemblance doit être tirée de ce qu’Elie est dans la prophétie, et non pas de ce qu’il a été sur la terre.

          Or voici en quoi consiste la ressemblance. Comme Elie doit, selon la prophétie, réunir le cœur des pères aux enfants, avant que le Seigneur vienne, aussi Jean-Baptiste tournera le cœur et l’attention d’Israël vers le Seigneur, avant qu’il vienne, et dans la conjoncture même de son avènement. Il ne sera plus un simple convertisseur en Israël, comme tant d’autres avant lui, qui n’ont annoncé que de bien loin le règne du Messie, mais il avertira le monde que le Messie vient, et qu’il est temps de le recevoir. Ainsi, Zacharie sachant bien qu’Elie sera précurseur, l’Ange lui apprend ce qu’il ne savait pas, que son fils le sera comme Elie.

          Tel est certainement le fonds du discours de l’Ange, et la pensée en est si claire que je ne doute pas que bien des lecteurs ne jugent que je les y ai arrêtés trop longtemps. Mais ce n’est pas sans de bonnes raisons, comme on le verra dans la suite.
          Néanmoins on peut m’arrêter par deux difficultés. Car premièrement Elie n’ayant point accompli son ministère, ce n’est donc point Jean-Baptiste, me dira-t-on, qui doit être revêtu de l’esprit d’Elie, c’est plutôt Elie qui doit avoir l’esprit et la vertu de Jean-Baptiste.
          En second lieu, quelle si grande ressemblance y a-t-il entre ces deux ministères ? D’un côté, Jean-Baptiste qui vient dans le monde pour faire connaître le Messie, n’amène à ce Messie qu’un très-petit nombre de disciples, et à peine sa mission commence-t-elle à opérer dans la Judée qu'une mort violente vient trancher le cours de sa vie et de son ministère. De l’autre côté, Elie amène au Seigneur tout un grand peuple rassemblé des deux bouts du monde. La disparité est totale dans le succès des ministères. La ressemblance ne sera donc plus que dans la conjoncture d’un avénement qu’ils précèdent tous les deux. Mais qui croira que l’Ange ait appuyé sur une ressemblance, qui n’est pas une ressemblance de personnes, mais seulement une similitude de conjonctures ?

          Ceux qui me font la première difficulté supposent apparemment que la destinée d’Elie pour être précurseur, ne doit être arrêtée qu’à la fin du monde. Mais ils doivent songer que cette destinée est telle dès le moment qu’elle est annoncée par un prophète. Elle est déjà telle pour le Juif à qui elle a été manifestée par le prophète Malachie. Mais celle de Jean-Baptiste n’a été manifestée que par l’Ange même. Il n’est donc pas étonnant que l’Ange ait dit que Jean-Baptiste participerait à l’esprit et au sort d’Elie. Ce sont les dernières destinées qui participent aux premières.

          Dans la seconde difficulté on voudrait que des succès égaux donnassent la ressemblance des deux précurseurs ; mais les succès personnels ne constituent point l’état des ministères ; ils en diversifient seulement les conjonctures. Elie vient lorsque le monde touche à son terme. Il n’y a point de temps a perdre. Il faut qu’Elie ait des succès éclatants, prompts, universels. Au contraire, Jean-Baptiste vient dans un temps, où tous les siècles de la nouvelle alliance sont encore dans l’avenir. Ainsi le royaume de Dieu qu’il annonce peut n’être d’abord que comme un peu de levain qu’il met dans la pâte. Mais l’œuvre entière qui ne sera bien sensible qu’après sa mort, n’en sera pas moins l'œuvre de Jean-Baptiste. Quoique notre Sauveur ait dit n’avoir été envoyé qu’aux brebis dispersées de la maison d’Israël, S. Paul n’a pas laissé de nous apprendre que c’est Jésus-Christ qui a rompu la muraille qui séparait le Juif et le Gentil. L’apôtre attribue au Sauveur ce qu'il a fait dans ses ministres. D’autres auteurs sacrés ont parlé de même; donc la raison est, ce me semble, que les ministres de Dieu ne sont point mis en œuvre pour leur propre gloire. Il importait peu à l’univers que ce fût Jean-Baptiste ou un autre qui vînt annoncer le Messie. Mais il importait au monde que les desseins de Dieu fussent accomplis. C’est pour marquer cet accomplissement que les auteurs sacrés ont pris la plume, et ce n’est pour ainsi dire qu’en passant qu’ils nomment les ministres comme grands et heureux dans leur ministère. Ils le sont comme accomplissant l’œuvre de Dieu qui leur est départie. Concluons qu’Elie et Jean-Baptiste, quoique inégaux par le succès, demeurent égaux par leur emploi, et que cet emploi met en eux une ressemblance unique et singulière, puisqu’ils sont les seuls dans toute la durée des siècles que Dieu choisit pour être ses deux précurseurs.

          Pour expliquer la ressemblance de Jean et d’Elie, j’ai suivi deux règles : la première, de faire parler les auteurs sacrés d’une manière sensée et digne d’eux ; la seconde, de ne leur point prêter des locutions inconnues dans la langue qu’ils ont parlée. C’est à ceux qui voudront expliquer autrement cette ressemblance de l’examiner sur ces deux règles. On doit déjà voir que ceux qui entendent par l’esprit et la vertu d’Elie une vie pénitente ou un zèle semblable à celui d’Elie, violent à la fois ces deux règles. Est-ce faire parler l’Ange d’une manière digne de lui que de lui faire regarder comme un caractère d’Elie seul, un caractère qui était celui de Moïse, de Phinéez, des prophètes, et de presque tous les grands hommes de l’ancienne alliance ; de lui faire répéter faiblement ce qu’il vient de dire avec plus d’énergie ? Après que l’Ange a dit que Jean-Baptiste sera rempli du S. Esprit, convient-il qu’il ajoute qu’il sera rempli de l’esprit d’Elie ? Si l’on doit faire parler les auteurs sacrés suivant les usages de la langue sainte, comment peut-on supposer qu’avoir l’esprit et la vertu d’un homme, c’est avoir ses qualités, tandis que dans la langue sainte, c’est seulement avoir son emploi et son ministère. Cet usage est tellement de la langue hébraïque qu’il a été observé pour ainsi dire jusqu’à la minutie. Car l’Ecriture ne dit pas que les 70 sénateurs furent revêtus de l’esprit de Moïse ; elle-dit que Dieu leur fit part de l’esprit de Moïse parce qu’en effet ils ne firent que partager son emploi, Moïse s’étant réservé la connaissance des affaires les plus difficiles.

          Mais voici Drusius homme savant et assez digne de sa réputation qui va nous expliquer la ressemblance des deux précurseurs d’une manière tout-à-fait nouvelle.
          « J'enverrai le prophète Elie, il entend Jean-Baptiste, témoin la vérité même qui ne s’est jamais trompée, car en S. Mathieu Jésus-Christ dit : II est Elie qui doit venir. Or, l’Ange nous apprend dans S. Luc pourquoi il est appelé Elie. Il précédera, dit-il, devant lui avec l’esprit et la vertu d’Elie, pour convertir le cœur des pères aux enfants. Il est donc Elie, parce qu’il est doué de l’esprit et de la vertu d’Elie. Tel est cet endroit de Virgile: Le grand Achille sera encore envoyé à Troie. »

          C’est ainsi que Drusius tranche le nœud de la difficulté par un vers de Virgile. Mais lequel des deux est le plus sensé du poëte ou du commentateur ? On savait bien du temps de Virgile ce qu’Achille avait fait au siège de Troie. Ainsi Virgile n’était pas obscur quand il comparait son héros naissant au grand Achille assiégeant Troie. Mais Drusius qui nous dit lui-même que Jean est Elie, parce qu’il précède et qu’il convertit les pères aux enfants, ne devait-il pas nous apprendre comment Elie a précédé, comment il a converti les pères aux enfants ? Jusque-là on ne saura pas comment Jean est Elie.

          Voilà où en sont les commentateurs protestants dans le temps même qu’ils nous parlent avec plus de hauteur. L’ange Gabriel établit la ressemblance des deux précurseurs sur la prophétie de Malachie ; les protestants la vont chercher dans l’histoire d’Elie. La prophétie ne prédit rien de semblable à ce qui est dit d’Elie dans l’histoire; et cependant les protestants s’aheurtent à vouloir que celui qui accomplit la prophétie (Jean-Baptiste) représente dans sa personne ce que l’histoire a dit d’Elie.
          Mercè
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          Inscription : ven. 18 avr. 2025 23:11

          Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

          Message par Mercè »

          J’ai répondu aux difficultés qui se présentaient sur chaque endroit des paroles de l’ange Gabriel. Voici maintenant une difficulté générale.

          Si tout ce que nous avons dit est véritable, il est certain que c’est Elie, et Elie lui seul, qui doit accomplir la prophétie de Malachie, mais il n’est pas moins certain que l’Ange a supposé que la même prophétie s’accomplirait en Jean-Baptiste, et s'accomplirait, dis-je, réellement et selon les vues du prophète, et que ce n'est pas une simple allusion. Comment accorder ces deux choses ?
          Je vais les accorder. Alors s’accomplit, dit S. Matthieu, cette parole d’un prophète : J'ai appelé mon fils de l’Egypte. Le prophète Osée parle du peuple d’Israël qui avait été comme exilé en Egypte au temps de son enfance, et que Dieu en avait délivré sous la conduite de Moïse. S. Mathieu sachant bien que le peuple de Dieu avait été dans ces premiers commencements un type de l'enfance du Messie, au lieu de nous citer l’histoire même du peuple de Dieu naissant à l'endroit où était racontée la sortie de l’Egypte, nous cite un prophète qui fait entrer cette sortie dans sa prophétie. Cette conduite de l’Evangéliste nous apprend qu'Osée voyait lui-même dans sa prophétie ce qu’y a vu S. Matthieu, savoir que ce fils que Dieu rappelle d’Egypte et qui est, selon la lettre, le peuple d'Israël dans son enfance, était selon un sens mystérieux le fils de Dieu même enfant et sortant de l’Egypte ; qu’ainsi Osée avait deux objets en dictant sa prophétie, et que la prophétie devait être réellement accomplie dans l’objet mystérieux, puisque cet objet mystérieux occupait réellement l’esprit du prophète.

          On ne peut pas nier le second objet sur ce qu’il n’est pas énoncé dans la lettre ; car s’il était énoncé ce ne serait plus un objet mystérieux, mais un objet littéral. « Un type, dit S. Jérôme, ne doit pas tout dire; car s’il exprimait tout ce qu’il figure, ce ne serait plus un type, mais une histoire véritable. » Les auteurs sacrés de l’Ancien Testament n’expliquaient point les types qu’ils mettaient dans leurs ouvrages, parce qu’il n’appartenait pas à l’ancienne alliance de développer les figures. Mais S. Matthieu, dès l’entrée de la nouvelle, nous apprend que les prophètes voyaient en esprit le sens caché sous la figure. Il nous apprend qu’Osée en disant: J'ai rappelé mon fils de l'Egypte, n’avait pas seulement prétendu raconter un événement passé, mais encore cacher un événement futur dans son récit, événement qui devait s’accomplir dans la personne du Messie.

          Tel est l’usage que l’ange Gabriel a fait du texte de Malachie. Ce dernier des prophètes ayant mis dans son livre une prophétie touchant l’avènement d’Elie, et n’ayant point dit que cet Elie qu’il annonce représentait un autre Elie, l’ange Gabriel vient apprendre à Zacharie que la prophétie a deux objets, l’un exprimé, l’autre sous-entendu ; l’un encore bien éloigné, l'autre au point de son accomplissement; deux objets que le prophète avait réunis sous un même point de vue ; qu’ainsi la prophétie de Malachie s’accomplira réellement dans Jean-Baptiste, puisque Jean-Baptiste en était l’objet mystérieux, et que l’objet mystérieux n’était pas moins réel dans l’esprit du prophète que l’objet littéral. Zacharie comprit parfaitement ces deux accomplissements de la prophétie. Ceux qui en douteraient peuvent remarquer que dans son cantique il rappelle les paroles de l’Ange qui concernent son fils, et qu’il omet celles que l’Ange avait citées de la prophétie, comme désignant en premier le ministère du véritable Elie.

          Zacharie ne dit pas : Tu réuniras le cœur des pères aux enfants, mais il dit : Tu précéderas devant la face du Seigneur; c’est en quoi S. Jean-Baptiste était un nouvel Elie. Puis il ajoute, pour préparer les voies et donner la science du salut ; ce qui exprime le fonds du ministère de S. Jean-Baptiste, tel que l’Ange l’avait dépeint lui-même.
          Je souhaite que mes lecteurs ne cherchent pas de contradiction dans ce que j’ai dit avant que de l’avoir médité. Il y en a qui pensent que je confonds toutes choses. C’est, disent-ils, l’avant et l'après qui donnent aux figures et aux choses figurées la qualité qui leur convient. Celui qui vient le premier doit être figure de celui qui vient le dernier. Or, c’est Jean-Baptiste qui vient avant Elie. Jean sera donc figure d’Elie. Mais n’avez-vous point déjà dit qu’EIie annoncé par Malachie était figure de Jean-Baptiste ?

          Je l’ai dit, il est vrai, et c’est parce que j'ai distingué le type prophétique d’avec le type historique. Dans l’histoire, le type est toujours antécédent à la chose figurée. Il n’en est pas ainsi dans la prophétie. Ce n’est point l’avant ni l’après qui nous y apprennent ce qui est figuré ou chose figurée ; c’est la qualité du sens même de la prophétie. Car le sens
          littéral de la prophétie est toujours type du sens spirituel. Supposé donc que la prophétie annonce dans le sens littéral un événement qui ne sera que pour les derniers temps du monde, rien n’empêche que ce sens littéral ne soit type d’un événement antérieur, et qui sera lui-même un type historique de celui qui est annoncé dans le sens littéral de la prophétie.
          Cette prétendue confusion vient de ce que les types des précurseurs se communiquent à peu près comme les ministères. Dans le type prophétique, c’est Elie annoncé par le sens littéral qui est type de Jean-Baptiste annoncé par le sens spirituel. Dans le type historique, c’est Jean-Baptiste venu avant Elie qui figure Elie.

          Ces deux types ont chacun leur utilité, car Elie, type de Jean-Baptiste dans la prophétie, apprend à ceux que Dieu éclaire sur le sens des Ecritures qu’il y aura un premier et un second avènement, ce que les Juifs trop littéraux ne savaient pas, et qu’ainsi le premier avènement aura un précurseur comme la prophétie en promet un pour le second. Voilà ce que le type prophétique apprenait aux hommes dans l’ancienne alliance, et heureux ceux qui l’ont compris dans la nouvelle alliance; Jean-Baptiste, type historique d’Elie précurseur du second avènement, apprend au monde ce que doit faire Elie et développe le sens de la prophétie. Car en aidant le monde à connaître le Messie, il nous dit bien sensiblement que la réunion mystérieuse des pères aux enfants, etc. sera une réunion dans la foi au Messie, et qu’ainsi la prophétie qui nous promet un tel ministère pour Elie est un gage précieux au monde, puisqu’elle nous promet que les peuples qui ont reçu la foi dans les premiers temps et l’ont abandonnée y rentreront dans les derniers.

          Quelques personnes n’ont pu souffrir ce que je viens de dire que Jean est type d’Elie. Est-ce qu’il y a des types dans la nouvelle alliance ?
          Je pourrais répondre que Jean-Baptiste était de l’ancienne alliance et non pas de la nouvelle. Mais il est mieux d’expliquer en peu de mots comment les types ont cessé après l’ancienne alliance, et comment ils continuent dans la nouvelle.

          Ce que l’ancienne alliance représentait sous des figures n’est plus tel à notre égard, si l’événement a suivi la figure. Il n’y a plus de types du grand mystère de la rédemption. Jésus-Christ les a tous remplis. On casse le modèle quand l’ouvrage a été fait sur le modèle. Cependant le modèle servant toujours, quand l’ouvrage n’est pas achevé, il est certain que l’histoire et les prophéties de l’ancienne alliance sont toujours des types des événements qui restent à accomplir. Ces événements n étant pas encore sous nos yeux, les emblèmes qui nous en restent ne sont point de trop. Ils nous aident à entrer dans les sens profonds des Ecritures, et ils soutiennent l’espérance des fidèles qui font leurs délices des Ecritures.
          A l'égard des types de la nouvelle alliance, ceux qui les nient y font-ils attention ?
          Il y avait dans l’ancienne alliance trois sortes de types. Les uns étaient cachés sous les paroles des saints personnages de la part de Dieu; les autres étaient marqués dans les cérémonies du culte extérieur ; les derniers étaient tracés dans les événements historiques.

          Je trouve ces trois sortes de types dans la nouvelle alliance. Car Jésus-Christ a établi des figures dans ses paraboles, et l’Apocalypse en est un fond inépuisable. Les Sacrements dont Jésus-Christ est l’instituteur, ne sont-ils pas des figures sensibles, à l’exemple de l’ancien culte, et n’est-ce pas même sur ce modèle que l’Eglise s’est donné des cérémonies ? Ces cérémonies sont un corps de figures. Jésus-Christ en touchant les malades qu’il guérissait, ne voulait-il pas marquer par des signes sensibles ce que sa grâce invisible devait opérer dans nos âmes ? Ce genre de figures subsistera et aura ses accomplissements jusqu’à la fin du monde. Car jusqu’alors Jésus-Christ guérira des âmes. Les guérisons miraculeuses de l’Evangile ont figuré pour tous les temps la guérison des âmes. Il n’y a point sur cela deux sentiments chez les pères de l’Eglise. Enfin, Jésus-Christ ne s’est pas contenté de placer des figures dans ses actions, il en a placé dans des actions et dans des événements qui ont suivi sa mort. Le Sauveur nous a représenté l’abomination de la désolation qui doit être dans le temple de Jérusalem, comme une figure de celle qui sera dans l’Eglise à la fin du monde. C’est sur ce modèle que plusieurs savants qui ont commenté l’Apocalypse, et qui l’ont cru voir accomplie dans les quatre premiers siècles de l’Eglise, ont reconnu en même temps que le premier accomplissement de ce livre mystérieux était une figure d'un dernier accomplissement pour la fin des siècles, lequel dernier accomplissement ces auteurs n’ont pu s’empêcher de voir dans l’Apocalypse.

          N’est-ce pas en effet un plan digne des richesses de la sagesse et de la science de Dieu que de choisir des événements où les lois de la nature et de la liberté de l’homme sont mêlées ensemble et produisent des effets d’une variété infinie, que de les choisir, dis-je, pour y placer des pronostics d’autres événements qui n’arriveront qu’après bien des siècles ? Pour cela il faut que Dieu ait auparavant prévu l’enchaînement presque infini des causes qui lient ensemble les lois de la nature et celles de la grâce, ou plutôt il faut que Dieu gouverne d’un seul coup-d'œil toute la durée des siècles. Appréhendons-nous de parler de Dieu d’une manière trop digne de lui, et après que Dieu a suivi un plan dans l’ancienne alliance, quel sujet avons-nous de croire que Dieu s’en est dégoûté dans la nouvelle? Ego Deus, et non mutor.

          Les figures ne nous paraissent pas utiles au monde dans la nouvelle alliance. Mais est-ce à nous de juger inutile ce que Dieu a jugé utile pendant quatre mille ans ? Nous ne voyons pas quel peut être le secret des figures de la nouvelle alliance. Mais que ne répondrions-nous pas à un Juif qui raisonnerait ainsi dans l’ancienne alliance ? N’y a-t-il d’ailleurs que nous seuls dans le monde ? Qui nous a dit que les anges ne font point usage de ces secrets pour y connaître et exécuter les volontés suprêmes de Jésus-Christ dont ils sont ministres ? Qui sait même si Dieu ne laisse pas entrer quelquefois les démons dans ses secrets? On craint les abus des figures. Il est vrai que ces sortes d’abus ne sont point rares dans le siècle où nous sommes. Mais Dieu a-t-il jamais changé les lois de la nature parce qu’on en abuse?

          Enfin, on oppose que dans l’explication des types on ne doit pas faire passer indifféremment le type d’un sujet à l’autre, si ce n’est dans l’égalité des personnages. Car celui, dit-on, qui est plus grand ne peut point être regardé comme type de celui qui l’est moins. Or, Jean-Baptiste est plus que prophète, au lieu qu’Elie n’est que prophète. Comment donc Jean-Baptiste sera-t-il un type d’Elie?

          Si Jean-Baptiste est plus que prophète, c’est parce qu’il a été envoyé pour préparer les voies au Seigneur. C’est à ce ministère que le Sauveur attache la qualité de plus que prophète. Elie n’a point encore préparé les voies, etc., aussi n’est-il encore que prophète. Mais il le sera lui-même quand le temps de sa mission sera venu, comme il l’est déjà dans sa destinée. Le Sauveur compare Jean-Baptiste aux prophètes tels qu’ils ont paru dans l’ancienne alliance, et il s’accommode à l’idée que les Juifs avaient du règne futur du Messie. Les Juifs convenaient tous que ceux qui vivraient dans le temps du Messie auraient des dons particuliers inconnus dans l’ancienne alliance. C’est à ces dons particuliers que le Sauveur les rend attentifs, et il attache la grandeur non pas à ce qu’il y a de personnel au ministre, mais à l’importance du ministère. Vous regardez Jean comme un prophète; mais en vérité, je vous le dis, il n’y a jamais eu rien de plus grand que Jean-Baptiste. Cette énergie et cette locution répétée est réservée dans l’Evangile pour des avis de la dernière importance ; et bien loin que ce soit ici un simple éloge de Jean-Baptiste le Sauveur a soin de détourner toute idée de prééminence propre et personnelle. Car il ajoute aussitôt, mais le plus petit du royaume des cieux est plus grand que lui, et c’est dans ces paroles que le Sauveur rend les Juifs attentifs à ces grands dons qu’ils attendaient sous le règne du Messie.

          Dans tout ce qu’on vient de dire touchant les types de Jean et d’Elie, il y a donc deux choses également certaines : la première, qu’Elie, annoncé par le prophète Malachie, était un type prophétique de Jean-Baptiste, parce que, comme Elie doit annoncer la clôture de la nouvelle alliance, Jean-Baptiste devait annoncer la clôture de l’ancienne. La seconde, que Jean-Baptiste venant précéder le premier avènement du Messie, est un type historique d’Elie, parce que, comme Jean-Baptiste est venu mettre le sceau à l’ancienne alliance, Elie fera de même à la nouvelle, et que ce sera en représentation du ministère de Jean-Baptiste, qu’il viendra annoncer la dernière et inévitable conclusion de toutes les affaires du monde.


          (à suivre...)
          Mercè
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          Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

          Message par Mercè »

          § 4.
          Examen du texte de S. Jean, ch. 1, vers. 19-23:


          « Or, voici le témoignage que rendit Jean, lorsque les Juifs envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander qui êtes-vous? Car il confessa qu’il n’était pas le Christ. Ils lui demandèrent qui êtes-vous donc? Etes-vous Elie? Et il leur dit : je ne le suis pas. Etes-vous le prophète? Et il répondit, non. Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droite la voie du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe. »


          Comme il y a dans ce dialogue de saint Jean et des Juifs un même esprit qui se suit d’un bout à l’autre, je vais commencer par expliquer la première interrogation des Juifs et la première réponse du précurseur. On verra dans la suite que ce n’est pas sortir de mon sujet.

          On doit remarquer que les députés de la synagogue sont des prêtres et des lévites, c’est-à-dire les chefs et les ministres de la religion et du gouvernement hiérarchique ; que ni le peuple ni aucun grand n’ayant droit d’ordonner une députation de cette importance, il s’ensuit que ceux qui font la députation et que l’Evangéliste appelle les Juifs, ne peuvent être que les Juifs assemblés dans le grand Sanhédrin, qui était le tribunal souverain de l’Eglise ancienne, le même que saint Jean appelle encore les Juifs (ch. 9, v. 22), et qui avait le droit d’excommunication. C'était à ce tribunal qu’il appartenait de juger des vrais et des faux prophètes, et par conséquent le précurseur était obligé à donner sa réponse et à la donner claire et sans équivoque. La religion y obligeait saint Jean-Baptiste, et il n’y avait rien qui pût l’en détourner. Car la députation ne paraît ni simulée, ni captieuse. On doit dire même qu’elle est dans l’ordre. Voilà un homme qui paraît dans le désert, et qui attire le monde à lui, sans avoir pris les pouvoirs de la synagogue. Cet homme est saint et ne prêche que la pénitence. On a lieu de penser que c’est Dieu qui l’envoie. Il est donc juste et sage de l’interroger.

          On l’interroge, et c’est d’abord pour savoir qui il est : Qui êtes-vous ? non pas qui êtes-vous de naissance. Grotius convient ici que ce n’est point là ce que les Juifs demandaient, et je ne sais pourquoi il suppose un peu après que ces députés ignoraient de quelle famille était Jean-Baptiste. Ils font voir, dit-il, en l’interrogeant (Etes-vous Elie) qu’ils ne savent pas de quel père et de quelle mère est né S. Jean-Baptiste. Je n’entreprends pas de démêler cette contradiction, mais Grotius appuie sa pensée sur ce que des bruits populaires se répandront bientôt que Jésus peut bien être Jean-Baptiste ressuscité. Mais que prouvent ces bruits populaires ? Ils prouvent que quelques-uns du peuple ignoraient de quelle naissance était Jésus. Prouvent-ils de même qu’on ignorait de quelle naissance était Jean-Baptiste ? Grotius oublie qu’il nous a fait remarquer lui-même que ce sont ici des prêtres et des lévites. Zacharie père de Jean-Baptiste était prêtre, Jean-Baptiste était né aux portes du temple ; sa naissance avait été célèbre ; plusieurs prêtres de cette députation pouvaient avoir été collègues de Zacharie. Comment donc supposer que ces députés ne savent pas quel père et quelle mère a eus S. Jean-Baptiste ?

          Le précurseur répond au vrai sens de la demande, qu’il n’est pas le Christ, c'est-à-dire qu’il n’est pas ce grand Messie qu'annoncent les Ecritures. Je ne crois pas que la synagogue interrogeât S. Jean sur le pied d’un faux Messie, tel que l’attendait le Juif charnel. Car S. Jean répond et proteste autant qu'il en est capable, qu’il n’est pas le Christ. Aurait-il tant d’horreur de passer pour le Messie, si ce n’eût pas été pour le véritable ! Du côté des Juifs, quelle apparence que la synagogue ait pensé qu’un homme qui se confine dans un désert, y menant une vie plus dure qu’un Essénien on qu’un Réchabite, se pût porter un jour pour ce grand dominateur qu’attendait la populace ? Assurément tout nous persuade que le travers du peuple touchant le Messie n’avait point gagné le corps de la synagogue. Et voilà pourquoi S. Jean ne répond point à l’erreur, quand c’est la religion qui l’interroge. Il se contente de dire : Je ne suis pas le Christ, qui est promis dans les Ecritures et que vous attendez.


          « Etes-vous Elie ? »

          C’est-à-dire, puisque vous n'êtes pas le Christ, n’êtes-vous point son précurseur ? Elie et précurseur ne sont pour eux qu’une même idée. Ils ne demandent s’il est Elie que parce qu’ils savent qu’Elie doit précéder le Messie.
          Mais ces députés y songent-ils ? D’un côté ils n’ignorent pas que Jean-Baptiste a eu un père et une mère ; de l’autre, ils savent qu’Elie est plein de vie, et qu’il ne naîtra pas pour venir dans le monde. D’où vient donc qu’ils soupçonnent que Jean est Elie ?

          Il y a des commentateurs qui nous disent que ces députés croyant la métempsycose ou le passage des âmes dans d’autres corps, pouvaient penser que l’âme d’Elie avait passé dans Jean-Baptiste.
          Mais n’est-ce qu’une secte particulière qui est députée au précurseur ? Et quelle preuve avons-nous que le corps de la synagogue fût infecté des erreurs de quelques-uns de ses membres? L’Evangile a-t-il jamais taxé la synagogue des erreurs de Pythagore ? L’Evangile taxe toujours des erreurs telle ou telle secte, et jamais la synagogue. Si les députés avaient eu dans la tête les folies de la métempsycose, Jean-Baptiste ayant répondu qu’il n’était pas Elie, ils lui auraient demandé : N’êtes-vous pas Jérémie ou quelqu’un des prophètes ? Car l’âme de Jérémie ou d’un autre pouvait aussi bien avoir passé dans Jean-Baptiste que celle d’Elie. Il y a plus encore. Car on a des monuments qui prouvent que les Sadducéens de ce temps-là exceptaient Elie de la métempsycose, et on voit qu’ils devaient l’excepter. Car Elie n’étant point mort, serait devenu un homme vivant sans âme, s’il avait donné son âme à un autre.

          Comment donc expliquerons-nous la pensée bizarre de ces députés? Je vais l’expliquer en deux mots, en la prenant pour ce qu’elle est. Ils ne demandent : Êtes-vous Elie? qu’à cause de l’embarras où ils se trouvent. Ils ne songent pas dans le moment qu’un homme qui a eu un père et une mère ne peut être Elie. De pareilles inconséquences ne doivent point nous surprendre. Elles sont ordinaires à l’incertitude. Tel qui veut savoir de nous quelque chose, nous fait quelquefois des questions qui n’ont ni vérité ni vraisemblance. Ou bien on n’y fait réflexion, ou bien on veut nous faire parler. Tous ceux qui font des questions curieuses ne s’attendent pas à avoir des commentateurs. Les députés pouvaient bien être de ce nombre.


          « Il leur répondit : Je ne le suis point. »

          Un auteur protestant compare cette réponse de saint Jean à ces paroles du Sauveur : « Pourquoi m’appelez vous bon, puisqu’il n’y a de bon que Dieu seul ? » Et voici sa pensée. Jésus-Christ, en niant qu’il soit bon, ne le nie que dans l’idée de celui qui ne le croit bon que de la manière qu’un simple
          homme peut l’être. Ainsi les Juifs s’imaginant qu’Elie viendrait avec un nouveau corps avant le jugement dernier, le précurseur avait raison de dire : « Je ne suis pas Elie, » comme s’il disait : Je ne suis pas ce chimérique Elie que vous attendez. Par là, il leur fait entendre que lui-même est le seul Elie qu’on doive attendre.

          Avec de tels commentaires on nous persuadera bientôt que S. Jean-Baptiste s’est donné pour le Messie. Car, quand il a dit : Je ne le suis pas, n’a-t-il point voulu dire aussi : Je ne suis pas ce conquérant et chimérique Messie que vous attendez, faisant entendre qu’il est le véritable?
          Notre-Seigneur en disant à celui qui l’appelait bon maître, qu’il n'est point bon, comme il se l’imagine, lui en dit assez pour élever son esprit de la bonté participée qu’il lui attribue, à la bonté suprême qu’il ne lui connaît pas. Car cet homme n’ignorait pas que la bonté qui n’est que participée dans l'homme, est en Dieu souverainement. Ainsi il y a dans le discours du Sauveur une affirmation tacite qu’il est bon, comme Dieu est bon. Mais dans ce discours : Je ne suis pas Elie, y a-t-il de même une affirmation tacite que Jean est un autre Elie et le véritable Elie du prophète? Pour cela il faudrait que le nom d’Elie réveillât deux idées dans l’esprit du Juif; que, comme le mot bon dans la bouche du Sauveur peut élever l'attention vers une bonté suprême qu’on connaît déjà, le nom d’Elie dans la bouche du précurseur pût avertir le Juif de penser à un autre Elie, qu’à Elie de Thesbé. Mais le nom d’Elie n’étant qu’un titre personnel et non point un attribut communicable, et le Juif ne connaissant point deux Elie, comment peut-il entrevoir ici un autre Elie ? La négative de S. Jean ne peut donc être à double entente, ni en mots couverts, mais elle est simple et personnelle. Elle ne contient qu’un non à découvert, et nullement un oui tacite. Elle dit seulement : Je ne suis pas la personne d’Elie.

          Il n’en est pas de la proposition négative de S. Jean, comme il en sera bientôt de l’affirmative du Sauveur : Jean est Elie. Dans une proposition négative, l’attribut est exclus du sujet dans toute son étendue. La négative ne laisse rien dans l’attribut qui puisse convenir au sujet. C’est ce qu’on voit dans cette proposition : Dieu n'est point injuste. Car tout ce qui concerne l’injustice y est absolument et dans toute son étendue exclus de l’idée de Dieu. Mais dans une proposition affirmative, l’attribut est resserré dans l’extension du sujet, et il n’y est censé que de la manière qu’il y peut être. L’homme est mortel : l’attribut mortel n’est point pris dans toute son étendue. Car on ne dit pas que l’homme est mortel de la manière que le sont les bêtes ou les arbres. On ne prend la mortalité que dans ce qui concerne l’homme. Ainsi dans la proposition du Sauveur : Jean est Elie, Elie est resserré dans l’idée de Jean de la manière seulement qu’elle lui peut convenir. Or, Jean ne peut convenir avec Elie quant à la personne. On sait bien que Jean n’est pas la personne d’Elie. Ceux donc qui écoutent cette proposition : Jean est Elie, sont obligés de chercher d’autres endroits que la proposition affirmative indique tacitement, mais la négative, comme on vient de le dire, ne peut avoir le même effet.

          Supposons néanmoins que S. Jean ait dit en mots couverts ou même formels : « Si vous voulez, je suis un autre Elie » défend-il pour cela aux Juifs d’attendre le véritable Elie pour la fin des siècles ? C’est là pourtant ce que notre commentateur voudrait nous faire conclure. Je ne m’amuse pas à relever l’absurdité de la conséquence.


          « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert. »

          S. Jean ayant dit ce qu’il n’est pas, commence à se donner pour ce qu’il est. En me demandant si je suis Elie, vous voulez savoir si je viens annoncer le Messie. Sachez que je le viens faire, encore que je ne sois pas Elie. Isaïe vous l’a dit :
          « Une voix sortira du désert pour vous annoncer le temps et l’arrivée du Seigneur; je suis cette voix. » C’est ici que Jean apprend à la synagogue non point en mots couverts, mais dans la plus grande évidence, qu’il vient faire la fonction du premier précurseur, et qu’en même temps il éclaire les Juifs sur le vrai sens de l’avènement d’Elie. Car cette demande : Etes-vous Elie ? enferme une vérité, savoir qu’Elie doit venir. Mais elle présente aussi une erreur, savoir qu’Elie viendra au premier avènement. S. Jean dissipe l’erreur en disant que n’étant pas Elie, il n’en est pas moins le précurseur du Messie, et qu’ainsi ce n’est plus Elie qu’on doit attendre au temps où il parle; mais en démontrant l’erreur, suppose-t-il la vérité?

          Je me persuade qu’il la suppose parce qu’il règne un même esprit dans les deux réponses, et qu’ayant supposé que le Messie vient, en disant je ne le suis pas, il est naturel de penser qu’il suppose qu’Elie viendra, quand il dit :
          « Je ne suis pas Elie; » d’autant plus qu’il donne la même forme de discours à ses deux réponses. Parce qu’en niant une des deux propositions impliquées dans la demande : Etes-vous Elie, il ne touche point à l’autre qu’il devait pourtant détruire, si elle était fausse. Car, si Elie ne doit point venir, le Juif prend de travers la prophétie de Malachie.
          Pourquoi S. Jean ne le désabuse-t-il pas, l’occasion étant si belle? Vous prenez mal les termes de Malachie ; c’est un Elie qu’il vous annonce, et non point Elie, et cet Elie est moi-même. Une pareille instruction n’était-elle pas importante pour la synagogue ? N’était-elle pas due à une députation aussi solennelle? N’était-elle pas digne de ce caractère de droiture et d’évidence qui paraît dans les réponses de S. Jean-Baptiste? Mais S. Jean ne fait rien de tout cela. Il laisse la prophétie dans le sens littéral qu’on lui donne. Il ne se l’applique point à lui-même, afin que les Juifs trop littéraux n’en concluent point qu’Elie ne viendra pas, et il a recours à une autre prophétie qui l’annonce directement sans le nommer Elie. Cette conduite du précurseur ne nous laisse-t-elle pas dans tout le fond que nous avons fait sur la prophétie de Malachie? Je suis persuadé que les lecteurs attentifs y ont vu davantage. Mais il nous suffit d’avoir montré qu’on n’y doit point voir la négative de l'avènement d’Elie.
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