Est-il permis d'abréger sa vie par les rigueurs de la pénitence ?
VI. — En admettant que par l'énergie de la volonté on persévère dans ces rigueurs, est-il permis de les pousser jusqu'à abréger sa vie ?
Les mondains répondent hardiment qu'il y a là un crime. Les théologiens sont moins affirmatifs et commencent par distinguer.
Si l'on se livrait aux macérations avec l'intention expresse et directe de hâter la mort, il y aurait certainement matière à péché mortel.
Refuser, par exemple, toute nourriture ou en prendre à peine, à s'imposer un travail excessif, exercer sur son corps des cruautés qui le déchirent et brisent, et cela pour en finir avec la vie, c'est tout simplement un suicide, que l'on soit chrétien ou non, que l'on donne à ces actes les apparences de la pénitence ou tout autres (1).
Il n'en est pas de même s'il s'agit d'embrasser un genre de vie dont les austérités auront pour effet probablement, sûrement si l'on veut, d'abréger la vie, non pour ce résultat, mais en se proposant une fin surnaturelle de perfection et de salut. Non seulement cela est licite, c'est encore louable et méritoire.
Mais, comme l'observe Benoît XIV (2), il n'est nullement certain que les abstinences et les autres austérités, telles qu'on les pratique dans la vie religieuse, ou même celles que tant de saints ont exagérées, s'il est permis de parler de la sorte, aient cet effet de hâter la mort : l'extraordinaire longévité de plusieurs de ces saints, comme saint Paul l'Ermite, saint Antoine, saint Hilaire, et d'une multitude d'anachorètes et de religieux tendrait plutôt à prouver le contraire. Les excès de table ou de travail que l'on ne songe pas à réprouver font périr plus de monde que les rigueurs de la pénitence chrétienne.(3)
Ajoutons avec Alvarez de Paz (4) que Dieu appelle parfois certaines âmes à des austérités qui peuvent paraître excessives, à en juger par la loi commune ; mais il donne aux directeurs des marques de sa volonté, et aux sujets des forces qui les élèvent au-dessus de la nature.
Le danger des mortifications corporelles se rencontre seulement en celles qui sont indiscrètes, qui ne sont pas réglées par la prudence et une sage direction.(5)
(1). (1). Carrière, de Justitia, n.855, t. 2, p. 473 : Sed posito quod reipsa, sive exausteritatum extraordinario rigore, sive ex debili valetudine subjecti, vita brevianda sit, quid sentiendum ? Haec occurrunt apud Benedict. XIV, de Beatif. I. 3, c. 29, n.6. Si quis eas austeritates adhibeat ut moriatur, vel ut terminum vitæ breviorem sibi constituat, communis est sententia theologorum id illicitum esse, et sine gravi peccato fieri non posse. Sed seclusa ea intentione, si quis asperum vitæ genus amplectatur ob finem supernaturalem, ut Deo videlicet inserviat, ut concupiscentiam frænet, etsi prævideat illud sibi esse mortem accelereturum, vera est theologorum sententia id licite et cum merito fieri posse.
(2) De Beatific. I. 3, c. 29, n. 4. : Primo docent theologi assumentum immodicas abstinentias, et similia, ut moriatur, velut breviores sibi constituat naturales vitæ terminos, graviter peccare. Secundo, probabile est, non tamen certum, ex dictis, et abstinentiis similibus eosdem terminos abbreviari, ut ex Hippocrate colligitur ; quin etiam S. Paulus primus eremita aliique rigidissimi pœnitentes vitam longius produxerunt. Tertio, licitum, et meritorium est amplecti asperum vitæ genus ob finem supernaturalem, licet inde mors celerius adventura prævideatur, dummodo non intendatur.
(3) Platus, de Bono status religiosi p. 3, c. 28.
(4) De Vita spirit. t. 3, p. 1247 : Aliqui ad extraordinarium vitæ modum et ad magnas coproris afflictiones vocantur, qui per gratiam multum supra naturam et supra communes homines possunt, quis oportet suscipere et regulis communibus non obligare.
(5) Carrière, de Just. n.855, p. 474 : Agnoscunt tamen auctores illud non intelligendum de austeritatibus immodicis, quæ non essent secundum prudentiæ regulas ordinatæ, et præsertim quæ absque obedientiæ subsidio et sapientis directoris consilio fierent ; si enim sanitati notabiliter officiant, et sint manifeste occisivæ, in his non currit motivum virtutis, sed potius absunt exercitio virtutum.